L’art de la Joie – Goliarda Sapienza

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Aujourd’hui sur le blog je vous parle de mon gros coup de cœur du mois dernier. Cela faisait quelque temps que je zieutais dessus en librairie, où il était souvent mis en évidence avec un petit mot vantant ses qualités. L’édition du Tripode est en plus très belle, que ce soit en grand format ou en poche, alors quand on me l’a offert pour mon anniversaire j’étais : grave contente.

Ce roman a pourtant été écrit dans la douleur et l’autrice, Goliarda Sapienza, a sacrifié dix ans de sa vie et tout son patrimoine pour lui donner le jour. Il n’a en plus été publié en Italie que deux ans après sa mort et n’a connu le succès que plus tard encore. Goliarda Sapienza est très semblable à Modesta, l’héroïne de l’Art de la joie : elle est féministe, bisexuelle et farouchement antifasciste. C’est une femme dont la vie semble passionnante, et je compte dès que possible lire son autobiographie.

Mais de quoi ça parle ?

L’Art de la joie conte l’histoire de Modesta, sicilienne née le 1er janvier 1900 dans une famille miséreuse. De son enfance à un âge mûr, elle va vivre une vie très libre en suivant ses choix, aussi peu conventionnels soient-ils.
Difficile de plus en dire sur ce roman, mais je préfère tout de même prévenir : les premiers chapitres sont extrêmement durs, avec une scène de viol incestueuse qui intervient avant le 5ème chapitre. C’est la seule scène de ce genre dans l’intégralité du roman, mais mieux vaut s’y attendre.

J’appris à lire les livres d’une autre façon. Au fur et à mesure que je rencontrais certains mots, certains adjectifs, je les sortais de leur contexte et les analysais pour voir s’ils pouvaient être employés dans « mon » contexte. Dans cette première tentative d’identifier le mensonge caché derrière des mots qui avaient, y compris sur moi, un pouvoir de suggestion, je m’aperçus de combien d’entre eux et donc de combien de fausses idées j’avais été victime. Et ma haine grandit jour après jour : la haine de se découvrir trompé.

Mon avis

Comme je l’ai annoncé en début d’article, j’ai eu un véritable coup de cœur pour ce roman. Évidemment, les thèmes abordés m’intéressaient de base, mais ils le sont en plus d’une manière très moderne, sans certains bémols que je peux parfois relever dans les œuvres féministes des années 50 et 60. Par exemple, l’homosexualité féminine est parfois décrite presque comme un phénomène de mode, ou bien de manière qui reste très phallocentrique (les récits d’Anaïs Nin sont pour moi l’exemple typique où l’amour lesbien est certes présent mais semble accessoire par rapport à l’hétérosexualité, qui reste la base dans la sexualité comme dans les sentiments : dans ses récits érotiques, en dehors du pénis point de salut ou presque). Ici, tous les amours sont décrits sur un pied d’égalité et avec beaucoup de naturel : Modesta explique bien qu’elle tombe amoureuse d’une personne, point. Les scènes sexuelles sont évidemment différentes quand elle est avec un homme ou une femme, mais jamais les unes ne sont rabaissées par rapport aux autres. Il n’y a pas un « manque » quand elle couche avec une femme. Il n’y a d’ailleurs pas plus de norme pour les relations lesbiennes que pour les hétérosexuelles. Dans ce roman la jalousie, l’amour, le désir d’aller voir ailleurs ne sont pas des caractéristiques genrées mais dépendent des individus. Cela change agréablement de beaucoup, beaucoup trop de romans.

Le roman aborde donc des sujets très variés, sans tabou. La condition de la femme et la bisexualité, évidemment, mais aussi l’avortement, les théories d’éducation de l’enfant et la politique. Une grande partie de l’Art de la joie est constituée de dialogues entre Modesta et son entourage, ce qui lui permet de débattre et d’exposer ses idées. Ce roman fait véritablement réfléchir, et c’est là sa force principale. C’est aussi un cri de joie libertaire faisant méditer aux dérives d’un socialisme qui peut se révéler finalement libéral et conformiste : faut-il accepter un modèle imparfait pour mieux l’imposer ?
Modesta soutient une opinion qui n’est pas la plus « traditionnelle », et cela raisonne drôlement avec les débats actuels sur le paysage politique.

Toutefois tout n’est pas parfait : le style du roman est assez inégal, et certains passages sont un peu longs et passionnent moins. Il est de plus principalement constitué de dialogues et de réflexions, ce qui n’en fait pas un roman à lire pour ses rebondissements.

Peut-être que ce livre m’a autant touchée parce qu’il parle (entre autres) de grandir, de vieillir ? Ayant atteint l’âge canonique des 25 ans il y a un mois, je réalise peu à peu que le temps passe. Et Modesta parle de ses 20 ans, de ses 30 ans, de ses 50 ans… de manière tellement douce et apaisante que cela fait du bien.

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Goliarda Sapienza

L’Art de la joie est un roman très fort et sincère, qui fait réfléchir et émeut.
Il aborde la bisexualité de manière simple et naturelle, sans romantiser les amours lesbiens comme certains auteurs le font. C’est une ode à l’amour plus qu’à la joie (même si les deux sont évidemment très liés) : romantique, oui, mais aussi sensuel, filial et amical.
C’est enfin un beau portrait de femme comme on en lit pas si souvent.

Je le conseille à ceux qui aiment réfléchir sur le féminisme (et pas que), et qui n’ont pas besoin qu’un roman soit rempli de rebondissements et d’action pour l’apprécier.

L’Art de la joie – Goliarda Sapienza
Edité chez Le Tripode, trouvable près de chez vous sur Place des Libraires


Sur le même thème et que je conseille :

  • Les belles images – Simone de Beauvoir : féminisme, théories de l’éducation, femme libre, communisme… tous les sujets récurrents dans les œuvres de Simone de Beauvoir sont réunis dans ce roman assez court, ce qui le rend parfait pour découvrir son univers et se plonger en douceur dans des sujets proches de ceux de l’Art de la joie. D’ailleurs, je conseillerais plusieurs autres romans féministes le 8 mars, journée des droits de la femme oblige 🙂
  • Une odeur de gingembre – Oswald Wynd : un portrait de femme britannique au début du XXème siècle, dont le mariage arrangé l’emmène rapidement en Chine. De là, elle mènera sa vie au fil de ses choix non conventionnels, en bravant toujours les interdits liés à son sexe. Son journal intime nous partage sa vie, ses convictions, et c’est une femme attachante rappelant Modesta par sa force et sa résilience.
  • Claudine à l’école – Colette : Je ne sais pas à quoi je m’attendais en commençant la série des Claudine, mais en tout cas pas à ça. La jeune héroïne est très libre, irrévérencieuse et parle des choses qui l’entoure avec un ton mordant et attachant ; le livre a d’ailleurs fait sujet d’un scandale à sa parution. Logique vu la manière dont il parle d’homosexualité, de manière aussi naturelle que dans l’Art de la joie : l’amour lesbien n’est pas traité différemment de l’hétérosexuel par les élèves de l’école. Le style du roman est plus énergique que dans l’Art de la joie, et plaira sûrement aux amateurs de mesquineries enfantines.
  • Une maison de poupée – Henrik Ibsen : pièce de théâtre de 1879, et à nouveau un magnifique portrait de femme. J’ai hésité entre cette pièce et Hedda Gabler du même auteur, mais celle ci est peut-être la plus sujette à réflexion féministe : l’héroïne est une petite femme parfaite jusqu’au jour où… C’est bien moins complet que l’Art de la joie dans la réflexion, mais c’est une très belle pièce sur la place de la femme dans la société, simple et agréable à lire. J’adorerai voir la pièce jouée sur scène à présent.

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Avez-vous lu L’Art de la Joie ?
Quels sont vos portraits de femme préférés dans la littérature ?

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10 réflexions sur “L’art de la Joie – Goliarda Sapienza

  1. Bon bon bon, je vais devoir le lire celui-ci!
    Ainsi que le Oswald Wynd que je ne connaissais pas non plus.
    NB : Je suis absolument d’accord sur les écrits d’Anaïs Non…et d’autres d’ailleurs.

    Aimé par 1 personne

    • Ouii, je suis quasiment certaine qu’il te plairait !
      Et c’est vrai que c’est toujours un peu frustrant dans les écrits des féministes des premières vagues de constater que ça reste ultra actuel pour la question de la condition féminine… mais qu’à côté c’est parfois homophobe et/ou raciste.
      Si tu as des romans que tu trouves « parfaits » à ce point de vue n’hésite pas 🙂

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  2. Une maison de poupée je l’ai vu au théâtre et c’est la réaction de ma mère qui m’a marqué au delà de la pièce de théâtre, je n’ai pas ressenti le plein d’émotion que la pièce me proposait mais ma mère si. Du coup j’ai la pièce à la maison qu’il faut que je lise ! J’ai adoré ton avis comme d’habitude !

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  3. J’ai déjà eu l’occasion de te dire ailleurs tout le bien que je pense de cette critique de l’Art de la Joie, véritable coup de coeur pour moi aussi! Je pense que je vais lire d’autres livres de cette autrice: Moi Jean Gabin me fait gentiment de l’oeil…
    Et j’adore l’idée de ta proposition de livres sur le même thème. Je crois que je vais craquer pour La maison de poupée d’Ibsen (dont Jacmel a déjà parlé, il me semble).

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    • Oui, je suis super contente qu’on partage ce coup de cœur ! J’ai vu qu’un nouveau roman d’elle vient de sortir en librairie, je me demande si je ne vais pas craquer.
      Et si je ne me trompe pas c’est même Jacmel qui m’a fait découvrir une maison de poupée, elle me l’avait conseillé quand j’avais lu Hedda Gabler !

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  4. Ah encore un bouquin à mettre sur ma liste de livres à lire !

    Je suis sicilienne, et bi, de surcroît. C’est très intéressant ce que tu dis à propos de la représentation de la bisexualité dans les livres des années 50-60 (je ne sais pas trop ce qu’il en est de nos jours, j’évite les bouquins qui en parlent de peur de m’énerver toute seule ^^)… C’est assez conforme à ceux que pensent beaucoup de gens dans la réalité, et toujours de nos jours (une femme bisexuelle c’est pour attirer les mecs, c’est une passade, un homme lui manquera toujours si elle va avec une femme, etc…).

    Merci pour ta critique !

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    • Je comprends tout à fait, c’est ultra rageant de lire cette vision de la bisexualité (à tes remarques je rajouterai aussi les classiques « c’est pour tester de nouvelles expériences », « c’est une mode »… hum hum, mais bien sûr). C’est vrai que de nos jours c’est malheureusement encore un discours que l’on entends, mais que je lis moins en littérature contemporaine. Quand je le retrouve dans des textes encore ultra actuels niveau féminisme ça fait toujours un choc !
      J’espère que le roman te plaira en tout cas, merci pour ton commentaire 🙂

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