3 écrivaines de science-fiction à découvrir

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J’aime beaucoup la science-fiction, plusieurs de mes romans préférés font partie de ce genre (La Horde du Contrevent d’Alain Damasio et Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes pour ne citer qu’eux). C’est un terrain de jeu fantastique qui permet souvent de décrire et critiquer notre propre présent. De la guerre froide aux problèmes écologiques, en nous montrant un futur éventuel on peut réfléchir à nos actions aujourd’hui.

À partir de là, comment s’étonner que la SF aborde aussi le sujet de la place de la femme dans la société ? Pourtant, ce n’était pas gagné : dans le cliché collectif, la science-fiction est un genre ultra masculin, abreuvé de clichés sexistes et quand des personnages féminins sont présents ils sont plutôt un prétexte romantique. Évidemment ce n’est pas une généralité, mais malheureusement même les auteurs les plus talentueux glissent parfois dans ces travers. Cela ne m’empêche pas d’apprécier leurs œuvres mais il est vrai que je m’en sens un peu exclue, car certains semblent parfois clairement démontrer que je ne suis pas le public visé. Les auteurs les plus connus sont en plus principalement masculins, et les autrices sont moins mises en valeur. Preuve à deux balles : dans les tops et listes les plus appréciés (encore des exemples ici et ) concernant la science-fiction sur le site Sens Critique, il n’y a aucune femme à l’exception de Mary Shelley (et encore, pas dans toutes les listes). Et pourtant elles existent, c’est même d’ailleurs la sus-nommée Mary Shelley qui a inventé le genre avec Frankenstein !

Pour rétablir un peu l’équilibre cosmique, je vous présente trois romans très différents écrits par des autrices que j’aime beaucoup.


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Je commence par un roman d’actualité puisque son adaptation en série est à venir sur Hulu (plateforme de VOD américaine) fin avril sous son titre original The Handmaid’s Tale. La Servante Écarlate est une dystopie de 1985 écrite par l’écrivaine canadienne Margaret Atwood ultra connue et distinguée par de nombreux prix. Mais qu’est ce que c’est qu’une dystopie ? Eh bien c’est tout l’inverse d’une utopie : si cette dernière décrit une société idéale et sans défaut, la dystopie montre une réalité imaginaire qui empêche ses membres d’atteindre le bonheur (comme le formule très bien Wikipédia). Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell en sont certainement ses représentants les plus connus.

La Servante Écarlate nous transporte dans un futur proche, où la pollution atmosphérique a impacté la natalité à un point tel que la République gouvernée par des fanatiques religieux prend la décision de traiter les femmes comme une propriété des hommes. La stérilité est forcément de leur fait, donc elles doivent en assumer la responsabilité. Elles sont ainsi divisées en plusieurs classes : les Épouses qui dirigent la Maison, les Marthas qui l’entretiennent et les Servantes écarlates qui assurent la reproduction.
June, l’héroïne de l’histoire rebaptisée Defred (comprendre « appartenant à Fred », De Fred) fait partie de ses dernières et racontera son histoire, se remémorant un passé où les femmes étaient libres.

Nous vivions, comme d’habitude, en ignorant. Ignorer n’est pas la même chose que l’ignorance, il faut se donner de la peine pour y arriver.

Ce roman est glaçant, et illustre sans demi-mesure la célèbre citation de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. ». C’est l’alternance entre le passé et le présent qui permet de constater comme cette société décrite n’est pas si absurde et raisonne avec l’actualité de la même manière que 1984 peut le faire, mais avec un postulat plus féministe et écologique.

Cela fait qu’il est très aisé de s’identifier à l’héroïne, dont la seule solution de fuite réside dans ses souvenirs. Se remémorer l’amour, les parfums, la nourriture, les livres dans un monde où tout cela n’existe plus, et l’horreur de la situation se pare en plus d’un ennui terrible. Ce manque s’illustre également dans la narration, qui est à l’opposé d’un roman à rebondissements comme peuvent l’être Hunger Games & Co. Ici, c’est vraiment une description de cette société aussi réaliste qu’elle puisse l’être. Bémol sur le dernier chapitre cependant, qui explicite certaines choses qui n’auraient pas forcément eu besoin de l’être.

Il serait cependant injuste de réduire La Servante Écarlate à uniquement un roman féministe ou anti-religion (ou plus exactement anti-fanatisme, en avertissant sur l’utilisation comme base d’une société de l’interprétation littérale des textes religieux), comme il l’est souvent décrit non sans raison vu la multiplicité des codes repris. Les hommes ne sont pas tout puissants, et si leurs privilèges les placent à une situation nettement plus enviable que celle des femmes, ils peuvent très rapidement disparaître. Tout le monde est surveillé ici, et jamais les hommes ne sont seuls avec les servantes qu’ils possèdent, l’amour étant interdit pour tous. Tous ont peur dans cette société.

C’est donc un roman prenant, violent et dérangeant, qui incite à toujours rester vigilant.


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On continue dans la joie de vivre avec ce roman belge post-apocalyptique de 1995. Depuis une catastrophe dont on ne connaîtra jamais la nature, quarante femmes dont une enfant sont enfermées dans une cave et surveillées par des gardiens impassibles.
Si la narratrice, « la petite », n’a aucun souvenir du monde extérieur, les autres lui racontent leurs souvenirs des hommes, des villes. Jusqu’au jour où elles ont l’occasion de s’échapper…

J’étais la plus jeune, la seule qui fût encore enfant quand nous avions été enfermées. Les femmes ont toujours pensé que je devais n’être parmi elles que par erreur, que dans le grand tumulte qui avait régné, j’avais été envoyée du mauvais côté et que cela n’avait pas été corrigé. Sans doute, une fois les grilles fermées, ne devaient-elles jamais se rouvrir.

Moi qui n’ai pas connu les hommes est un roman assez particulier, très pesant et oppressant. Les phrases sont souvent très longues avec une profusion de virgules, donnant une impression d’urgence qui contraste avec l’action du récit, où tout est très lent.

L’héroïne cherche des explications à la situation et une raison d’être au milieu de cet univers désolé, et tout le roman pose de multiples questions, sans forcément en donner les réponses. La fin n’est pas satisfaisante et tout contribue à mettre mal à l’aise.

Finalement le roman bouleverse et trotte dans la tête longtemps après sa lecture, qui laisse un goût un peu amer. Malgré tout c’est un très bon roman qui ne laisse pas indifférent et déstabilise bien plus que la Servante Écarlate. Si vous cherchez de la science-fiction à ambiance et aimez les expériences littéraires, vous apprécierez certainement le texte de Jacqueline Harpman.


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Je connaissais déjà Ursula Le Guin pour les Contes de Terremer que j’avais beaucoup aimé et que je pense avoir préféré au roman que je vous présente ici (mais je l’ai lu il y a dix ans donc mes souvenirs sont un peu flous). La Main Gauche de la Nuit est le sixième tome du cycle de l’Ekumen, mais peut se lire sans souci indépendamment. C’est un texte de science-fiction plus classique que les deux précédents, avec des planètes à découvrir et des extraterrestres.

Et pourtant, c’est un texte plus original que beaucoup d’autres : bien souvent dans la SF, les extraterrestres humanoïdes restent très proches de nous, avec une espèce bisexuée et des clichés de genres féminin et masculin. Mais pas dans le roman d’Ursula Le Guin !
Genly est un humain envoyé par une organisation interplanétaire, l’Ekumen, sur la planète Gethen afin de la convaincre d’y adhérer. Mises à part les conditions climatiques glaciales, la planète est aussi distinguée par ses habitants qui ne sont ni hommes, ni femmes. Asexués la plupart du temps, leur corps se modifie pendant les périodes de reproduction pour un sexe déterminé aléatoirement. La mission de Genly sera malaisée d’une part par son manque de compréhension pour ces particularités, de l’autre par son corps masculin qui semble monstrueux aux yeux de cette planète.

Ces créatures qui ne sont ni hommes ni femmes, ou qui sont les deux à la fois, ces êtres cycliques, lunaires, qui se métamorphosent lorsqu’une main les effleure, ou par un coup de baguette magique comme les enfants de certains contents anciens, ce ne peuvent être mes amis – pas d’amour entre nous.

J’ai eu un peu de mal de prime abord à me lancer dans cette histoire. Les premiers chapitres sont un peu des archétypes de la SF avec énormément de noms de planètes, de pays, de factions politiques et concepts balancés, ce qui a tendance à me perdre très vite.

La société décrite est pourtant passionnante, d’autant que la narration alterne entre chapitres racontés par le terrien et d’autres par un local. Ce qui paraît incroyable à Genly semble tout de suite bien naturel quand Therem « l’extra-terrestre » le raconte. Ainsi, Genly cherche absolument à assimiler les habitants de la planète à un genre féminin ou masculin qui n’a pourtant pas lieu d’être. Pour ce faire, il accumule cliché sexiste sur cliché sexiste.

Pourtant la sexualité est également binaire dans cette culture, mais de manière bien plus saine : il y a toi et il y a moi. J’ai eu du mal avec ce héros qui évolue au final assez peu. Ses convictions sur ce que doivent être une femme ou un homme changent peu, et j’aurai apprécié un plus grande remise en question de sa société originelle.

Malgré ces quelques bémols je vous le conseille : déjà pour la description d’une société qui change enfin des clichés de la science-fiction, mais aussi pour le voyage sur une planète glaciale. Les chapitres qui s’éloignent des intrigues politiques et prennent un tournant plus intimiste sont d’ailleurs ceux qui m’ont le plus happée. Ursula Le Guin a en plus une plume très agréable à lire et fait réfléchir à l’importance donné aux genres dans notre société.


Et vous, lisez-vous de la science-fiction ?
Connaissez vous des œuvres de Science-Fiction avec un message féministe ?

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11 réflexions sur “3 écrivaines de science-fiction à découvrir

  1. La servante écarlate m’a fait tellement peur sérieusement, j’ai été bouleversée, surtout en voyant le comportement des hommes. Le deuxième je ne le connaissais pas du tout mais la citation et la couverture m’attirent beaucoup, du coup je le note dans ma wish list !

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  2. Bon, quand j’ai vu le titre de ton article, je me suis dit que ce n’était clairement pas pour moi. J’ai vraiment du mal avec la SF « classique » (petits hommes verts, ultra technologie, etc.). Et pourtant, tu as réussi à me donner envie de lire La servante écarlate et Moi qui n’ai pas connu les hommes (j’avais déjà entendu parler de ce dernier)! T’es juste trop forte: je les ajoute à ma wish-list (et je te propose qu’on s’envoie les coordonnées de nos banquiers respectifs…) 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Ah chouette, ça me fait plaisir !
      En plus il me semble que Jacmel a relu La Servante Écarlate il y a pas longtemps, on pourra en discuter si tu le lis 🙂
      (Tu as tout à fait raison, ils s’arrangeront ensemble comme ça !)

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  3. De belles découvertes en perspective ! Je lis un peu de SF (j’ai beaucoup aimé « Des Fleurs pour Algernon » aussi, au passage !) mais rarement écrite par une femme c’est vrai ! Je ne m’étais jamais vraiment fait la réflexion. Merci pour les conseils donc, je vais me pencher là-dessus 🙂

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  4. Heu perso, pour moi margaret atwood n’est pas une écrivaine de science-fiction, c’est une écrivaine feministe avant-tout , du coup je trouve que ton titre la reduit a un genre alors qu’elle en a explorer beaucoup d’autre… Ca n’empeche pas que pour moi la servante ecarlate devrait etre lu et enseigné

    Ensuite tu considères la horde du contrevent comme de la Sf, c’est pour moi de la fantaisy, et pas du tout de la Sf.

    Sinon en romans de Sf feministe , il y a les sorcières de la république, et l’hystrion d’ayerdhal dont l’histoire resemble un peu a ton résumer du livre d’ursula le guin

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    • Salut !
      Effectivement c’est réducteur ! Au début l’article devait s’appeler « 3 romans de science-fiction féministes à découvrir », que j’avais déjà trouvé… réducteur. C’est pour ça que j’ai choisi celui-ci, je n’avais pas pensé qu’il laissait penser que les écrivaines n’étaient QUE des écrivaines de SF (ce n’est pas le cas pour Jacqueline Harpman et Ursula Le Guin non plus), mais je comprends ton point de vue. « 3 romans de science-fiction à sensibilité féministe » aurait peut-être été plus précis ?
      J’ai toujours cru que La Horde du Contrevent était de la science-fiction, encouragée par l’énorme « SF » trônant sur mon édition (et dans mes souvenirs, c’était complètement de la science-fiction et pas de la fantasy, comme quoi il faut que je le relise !). Effectivement, en cherchant sur internet il est classé en SF et/ou en fantasy selon les sources.
      Je note les deux romans, je ne les connaissais pas.
      Merci pour ton commentaire et pour tes conseils !

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      • Les editeurs ne différencie pas toujours les littératures de l’imaginaire, trop de sous genre et de genres hybrides, c’est pour cela que la Horde du contrevent est en Sf, au même titre que le seigneur des anneaux d’ailleurs,(ds certaine editions) Et puis en générale ils ont des collections dite Sf , ms il n’y a pas vraiment de collection fantasy, ni fantastique, du coup ça ne clarifie pas les choses. Pour faire simple le Sf, c’est ds le futur, la fantasy, c’est un autre monde, (futuriste ou passéiste) et le fantastique c’est notre réalité avec des élements fantastique(évidemment)… Et tout cela peut se mélanger ds un joyeux bordel… Je vais essayée de lire Ursula le Guin, j’ai jamais tenter…

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        • D’accord, je comprends mieux ! Pour moi La Horde se passait sur Terre, dans un futur lointain, d’où ma confusion.
          Merci pour tes explications en tout cas, c’est vrai que c’est un beau fouilli les classifications, mais au fond tant que le livre est bon…
          J’espère qu’Ursula te plaira, n’hésite pas à revenir dire ce que tu en auras pensé 🙂

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