Alexis Zorba – Níkos Kazantzákis

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Comme beaucoup, je connaissais le nom de Zorba par son adaptation (sans jamais l’avoir vue) et surtout la fameuse danse tirée du film. En lisant Alexis Zorba, je m’attendais à tomber sur un roman de la Grèce folklorique avec une atmosphère plutôt positive. Un roman relativement léger sur les bonheurs de la vie donc. Eh bien pas du tout, mais alors vraiment pas du tout. Déjà la fameuse danse traditionnelle ne l’est pas du tout (elle a été inventée pour le film), mais en plus le texte est profond et souvent violent.
C’est un coup de cœur surprenant, loin des clichés et de la carte postale.

Mais de quoi ça parle ?

Suite aux mots de l’un de ses amis, le narrateur, un jeune intellectuel grec, décide de partir en Crète s’occuper d’une vieille mine de lignites afin de troquer ses livres pour une vie plus terre-à-terre. C’est là qu’il rencontre Alexis Zorba, un homme d’une soixantaine d’années qui le suivra dans son périple et lui inculquera ses principes et son amour de la vie, de la musique, de la danse et de la liberté.

Il s’élança d’un bond hors de la baraque, jeta ses souliers, sa veste, son gilet, retroussa son pantalon jusqu’aux genoux, et se mit à danser. Sur son visage enténébré, encore mâchuré par le charbon, brillaient deux yeux lumineux.
Il se lança dans la danse. Il frappait des mains, bondissait, virevoltait, retombait en ployant les genoux, rebondissait les jambes repliées, comme l’aurait fait un élastique. Soudain, il se remit à sauter, très haut, comme pour braver les lois de la nature et s’envoler. On sentait que, dans ce corps vermoulu, rompu, l’âme s’en débattait pour entraîner la chair et se jeter avec elle dans les ténèbres, telle une étoile filante. L’âme secouait le corps, qui ne pouvait rester longtemps en l’air et retombait. Alors, impitoyable, elle le secouait à nouveau, le soulevait un peu plus haut cette fois, mais le malheureux, pantelant, retombait encore.

Mon avis

Difficile de savoir par où commencer pour parler de ce roman tant il y a de choses à dire. Côté formel c’est très bon : la nouvelle traduction de René Bouchet pour les éditions Cambourakis est superbe et rend hommage à une belle écriture poétique. C’est bien simple, tout le roman est un régal à lire. Le texte est fluide et je me suis arrêtée à plusieurs reprises pour relire tout un paragraphe et profiter de ses mots.

Pour ce qui est du fond… Alexis Zorba est un roman philosophique, bilan de la vie de l’auteur et fortement inspiré de ses expériences. C’est un texte sur la vie, sur les hommes et surtout sur la liberté, qui devait particulièrement résonner à sa parution en 1946. Le ton oscille entre l’humour et la tristesse, entre la légèreté et la violence et le talent de Níkos Kazantzákis est d’avoir réussi à écrire un texte dénué de manichéisme.

Le personnage de Zorba flotte évidemment sur tout le récit, homme libre et inculte qui ne vieillit que physiquement et s’émerveille de tous les petits plaisirs. Sa philosophie très terre-à-terre conchie le patriotisme pour considérer chaque homme comme un humain, qu’il soit Grec ou Turc. Dans la même lignée, pas de religion ou d’essence divine : le bonheur se saisit sur Terre, il n’y a aucun sens à courir après la promesse de l’éternité.
Le piège aurait été de rendre Zorba idéal, d’en faire un modèle, mais fort heureusement ce n’est pas le cas, loin, très loin de là. Contrairement à ce que j’ai pu lire sur certains avis du roman, Alexis Zorba n’est pas un roman feel-good et son personnage principal n’est pas positif. Il a tué, pillé, violé même, considère les femmes comme des objets, fait preuve d’une violence et d’une indifférence terrible par moments. Difficile d’expliciter sans dévoiler des scènes clefs, mais ses réactions à certains événements sont pour le moins étonnantes.
Et pourtant il est attachant, lui et sa peur de vieillir, son humanisme et son amour de la vie. C’est un personnage superbement écrit mais que je ne peux pas véritablement aimer.

Ce qui m’amène à la critique principale que j’adresse au roman : son sexisme complètement hallucinant et sa violence misogyne. Les femmes sont littéralement vues comme des objets, puisqu’il y a une réflexion tout à fait sérieuse sur « les femmes sont-elles des êtres humains ? » (la réponse étant : oui, même si elles sont faibles et ne pourraient rien faire sans les hommes, ah ben oui bien sûr). Alexis Zorba ne parle d’elles qu’à travers des adjectifs tout à fait flatteurs (« la garce » par exemple), et pourtant… c’est sûrement celui qui les traite le mieux de tout le roman. Le reste des villageois fait preuve d’une violence rarement vue, que Zorba essaye d’enrayer comme il le peut, mais de manière au fond relativement indifférente.

J’ai eu par moments la sensation que c’est une critique de la société crétoise patriarcale par son auteur, mais celui-ci n’apporte son avis sur la question que par bribes. Cela reste donc à l’appréciation de chacun ; j’ai préféré lui donner le bénéfice du doute mais je n’en sais que trop rien au fond.

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Extrait du film Zorba le Grec de Michael Cacoyannis (1964)

Il y a encore plein de choses à dire sur ce roman, sur son rapport à l’art, sur les réflexions qui en ressortent. Le texte est superbe, le personnage passionnant, je regrette juste d’avoir eu la sensation de ne pas exister en tant qu’humaine à la lecture. Difficile de véritablement s’identifier au propos d’un livre quand il méprise aussi ouvertement (que ce soit avec un œil critique ou non) la gent féminine.

Je le conseille néanmoins pour toutes ses qualités, mais soyez prévenus : c’est violent. Je ne sais pas si le film est emprunt de cette dimension misogyne, si c’est le cas j’avoue me demander sérieusement pourquoi il est teinté de cette aura de « film qui fait aimer la vie » ou de « représentation ultime de la Grèce ». N’hésitez pas à me donner votre avis sur la question si vous l’avez vu !

Alexis Zorba – Níkos Kazantzákis (1946)
Edité chez Cambourakis, à trouver proche de chez vous sur Place des Libraires


Sur le même thème et que je conseille :

  • L’Art de la Joie – Goliarda Sapienza : roman sur la liberté et la vie avec un sous-texte socialiste, pour l’instant ma plus belle lecture de l’année. Le roman a en plus le mérite de ne pas être sexiste et misogyne comme l’est Zorba (je dois avouer apprécier un poil plus les romans qui ne remettent pas carrément en question mon humanité). Je l’ai déjà dit dans cet article mais je le répète : c’est un texte superbe que je vous conseille mille fois.
  • Travailler fatigue. La mort viendra et elle aura tes yeux – Cesare Pavese : difficile d’exprimer pourquoi Alexis Zorba m’a fait songer à ce recueil de poésie italien composé en 1930 et 1950, à l’aube du suicide de son auteur. Les tableaux peints par les mots de chaque auteur m’ont paru similaires, avec les villages campagnards peuplés de vieillards et de femmes fatales, et une douce tristesse ambiante. Comme souvent avec la poésie je n’ai pas accroché à tous les poèmes, mais certains sont superbes.
  • Oblomov – Ivan Gontcharov : un de mes romans préférés, parlant de la vie, de la condition humaine et de la liberté via un angle complètement opposé à celui choisi par Alexis Zorba. Zorba ne veut pas perdre une seconde de sa vie à l’inaction quand Oblomov fait exactement l’inverse en consacrant sa vie à l’inertie. Un excellent roman russe paru en 1859, dont le personnage principal incroyablement attachant a donné son nom à un archétype entré dans la langue russe au même titre que notre Dom Juan.

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Avez-vous lu Alexis Zorba, ou vu Zorba le Grec ?
Quels sont vos romans philosophiques favoris ?

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12 réflexions sur “Alexis Zorba – Níkos Kazantzákis

  1. Bon et bien, ça n’a pas marché: malgré ton avis, impossible de me souvenir si j’ai lu Alexis Zorba ou pas! Bon, et bien, sur la pile à (re)lire, mais pas pour tout de suite. Juste après « La maison de poupée » d’Ibsen, je crois que j’aurai un peu de mal avec un livre bien misogyne 😉
    Je n’ai pas vu le film, mais j’ai trouvé sur internet plusieurs avis concordants disant qu’il avait massacré le livre… Mais bon, le meilleur moyen de se faire une idée reste de le regarder!
    Oblomov est dans ma PAL depuis déjà quelques temps… je me demande bien pourquoi??? 🙂

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    • Ah oui, c’est clair que c’est pas la même ambiance qu’avec Ibsen là !
      Tu as tout à fait raison, un de ces quatre je regarderais le film je pense, mais je vais déjà attendre un peu pour ne pas trop m’énerver !
      Hé hé, mon plan : « parler d’Oblomov à la moindre occasion pour convertir le monde » est en marche

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  2. J’ai lu ton article hier mais étant fatiguée je n’ai même pas pris le temps de commenter, par contre je refuse de te féliciter pour ton talent de tentatrice livresque parce que maintenant c’est mon compte en banque qui en pâti ! J’ai déjà acheter la sagesse dans le sang (qui se trouve dans un sac, paix à mon âme, j’ai l’impression que mes livres sont mes enfants parfois TT) alors voilà je n’irai pas m’acheter Alexi Zorba même si ce livre me parle énormément et que je pense qu’il me plaira énormément… je t’en veux tu sais de me tenter autant ! x)

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  3. Ambroisie m’avait indiqué ta chronique vu que j’étais en train de le lire et tu as réussi à avoir un avis bien plus positif que le mien ! En fait, j’ai noté tout ce que tu as remarqué aussi, j’ai eu les mêmes observations que toi, à part que je n’ai pas pu supporter le sexisme de ce roman, malgré des réflexions intéressantes. Conclusion : je n’ai franchement pas aimé ma lecture et j’ai mis plus d’une semaine à lire un livre qui aurait pu être terminé bien plus tôt. Comme quoi, c’est vraiment une question d’affect parfois.

    Je ne ferai pas une chronique de ce livre mais j’en parlerai dans mon bilan lectures de ce mois-ci, je te laisse deviner que je serai assez sévère. 😛 En tout cas, c’est cool pour toi si t’as réussi à passer un bon moment, on me l’avait promis et ça n’a pas été le cas 😥

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    • Ah ben tu vois, du coup j’ai relu ma chronique et après plusieurs mois je me trouve beaucoup trop gentille haha

      Sur le coup j’étais très mal à l’aise mais je préférai donner le bénéfice du doute à l’auteur (en cherchant un peu j’ai eu l’impression d’être la seule à lui reprocher sa misogynie en plus, et il y a toujours ce côté un peu « syndrome de l’imposteur » qui fait que j’ai du mal à considérer mon avis comme valide), d’autant qu’il y avait aussi l’aspect dont je parle qui m’avait beaucoup plu.

      Rétrospectivement, j’ai oublié les réflexions intéressantes mais je me souviens de l’horreur de tout ce sexisme donc… peut-être que je devrai rajouter un encarté pour le préciser 😡

      En tout cas tu as raison d’être sévère, on ne devrait jamais laisser passer ce genre de choses, quelques soient les circonstances. On « s’habitue » au sexisme dans la littérature quand on lit beaucoup de classiques (j’adore Hugo, Dumas et compagnie mais hum hum) et on lit rarement de vraies critiques sur cet aspect de leurs œuvres, qu’elles soient explicables par l’époque ou non.

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      • Oh bah tu as écrit ce que tu ressentais, et ça n’était certainement pas faux ! (d’ailleurs, je comprends bien ce que tu as aimé dans ce bouquin)

        Et puis je ne sais pas si ça peut t’aider pour la prochaine fois, mais sur ce genre de sujets, je ne me retiens plus (ou alors je fais gaffe à ce que je dis, mais je dénonce quand même, aha).

        Après, ça va dépendre du livre… et malheureusement aussi, de si on est directement concerné.e.s ou non ! J’avais beaucoup aimé Cinq semaines en ballon de Jules Verne mais bon sang, il y a des moments où c’est très raciste et je ne le conseillerai pas à quelqu’un de directement concerné, auteur culte ou pas. L’époque fait qu’on peut parfois « relativiser », mais parfois, on y arrive pas, c’est comme ça. Albert Camus est certes mon auteur préféré mais ça n’empêche en rien que je sais qu’il était loin d’être parfait de ce côté-là et qu’en plus, les femmes sont absentes de ses livres. (sauf dans le manuscrit du Le premier homme, où sa grand-mère et sa mère y tiennent une place importante)

        Bref, ça dépend vraiment de comment on va le vivre ! Pour reprendre l’exemple de Jules Verne, je relativise à cause de l’époque, mais il aurait écrit ça au siècle d’après, je crois que la critique aurait été sévère aussi.

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        • Tu as 100% raison.
          Je n’ai jamais lu Jules Verne mais récemment je me suis fait la remarque avec Agatha Christie, dans le meurtre de Roger Ackroyd il y a au moins trois ou quatre remarques antisémites balancées tranquillou.

          Les remarques racistes c’est toujours très « sympa » à lire, surtout que la plupart du temps c’est fait de manière complètement décomplexée et sûr de son bon droit. Et que quand on étudie ces romans en classe les profs font rarement des remarques sur cet aspect, c’est regrettable !
          Ça a un effet tellement terrible et pernicieux en plus, je ne comprendrais jamais les gens qui considèrent que ce n’est pas grave et qu’il faut arrêter d’emmerder le monde avec ça.

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        • Je ne savais pas du tout pour Agatha Christie ! C’est toujours bon de le savoir, j’imagine… D’ailleurs, je ne lirai jamais Dix Petits Nègres tant que le titre français n’aura pas changé ! (Lunatrix Lovestrange sur Twitter l’avait pointé du doigt sur Twitter et elle avait bien raison !)

          Je n’ai jamais lu de livre un peu tendancieux en cours (sauf pour le sexisme, mais bon, ça devait être acquis qu’il y en avait partout dans les classiques, alors pourquoi s’emmerder à le pointer du doigt ? – et voilà, encore une pique ironique), mais effectivement, ça ne doit pas vendre du rêve…
          Moi non plus, je les comprends pas, ça ne choque que nous, en fait ? :/

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        • Oui, j’avais vu le tweet aussi ! Ce titre est impossible à comprendre, ça fait quand même quasiment 80 ans qu’il aurait du être changé…

          Pour le racisme (ce qui les exempte pas de sexisme non plus), de mémoire, Voltaire, Rousseau et Montesquieu (lui j’ai un doute…) sont assez gratinés.
          Je pense qu’il y a une part d’habitude malheureusement, et de ce côté « en dehors de l’égalité des salaires et si personne ne se fait tuer ce n’est pas un problème » qu’on peut croiser régulièrement.

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