3 romans japonais sur la beauté

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Je ne sais pas vous, mais j’ai tendance à adapter mes lectures aux saisons qui passent ; dans le cas de la littérature japonaise, j’ai remarqué que j’avais tendance à en lire nettement plus au retour du printemps. Sûrement car sans être limitées à ce seul aspect, beaucoup d’œuvres sont empreintes d’un certain côté poétique et contemplatif.
Aujourd’hui je vous présente donc trois textes très différents sur la forme, mais parlant tous de la beauté.


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Junichirô Tanizaki est le premier auteur japonais que j’ai découvert (merci maman) et reste encore aujourd’hui l’un de mes préférés. Si vous ne le connaissez pas je ne peux que vous conseiller d’essayer La clef pour avoir un avant-goût de son talent, mais surtout Quatre Sœurs, son plus long roman et à mon goût son meilleur texte. C’est l’un des écrivains les plus connus en dehors du Japon pour ses nouvelles et ses romans, mais également pour le très court essai sur l’esthétique japonaise que je vous présente aujourd’hui.

Ce qui explique qu’on ait, à l’aphorisme : « le raffinement est chose froide », pu ajouter : « …et un peu sale ». Quoi qu’il en soit, il est indéniable que, dans le bon goût dont nous nous targuons, il entre des éléments d’une propreté douteuse et d’une hygiène discutable. Contrairement aux Occidentaux qui s’efforcent d’éliminer radicalement tout ce qui ressemble à une souillure, les Extrême-Orientaux la conservent précieusement, et telle quelle, pour en faire un ingrédient du beau.

Éloge de l’Ombre est un essai à la lisière de la poésie ; je me suis interrompue à plusieurs reprises pour laisser le texte imprimer ses belles images dans mon esprit. L’écriture (et la traduction) est superbe, limpide, simple mais très sensorielle. Même si vous n’aimez pas les essais, celui-ci pourrait réellement vous convaincre, d’autant qu’il ne fait même pas cent pages et se lit fort rapidement.

Tanizaki parle du sens de la Beauté et des raisons de son existence, en partant d’un point de vue très trivial : le texte commence en parlant des lampadaires et des toilettes pour vous donner une idée. Il raconte ainsi comment le Japon a du trouver la beauté dans l’Ombre à cause de l’architecture type de ses demeures, et comment nombreux sont les arts asiatiques à perdre de leur charme dans la froide lumière occidentale.

C’est ainsi un texte passionnant sur l’esthétique de la civilisation japonaise en comparaison avec celle de l’Occident, qui fait réfléchir sur les objets nous entourant et sur la manière dont les technologies occidentales sont faite pour mettre en valeur leurs normes de beauté uniquement, avec les peaux blanches et les objets brillants. À l’inverse, l’Extrême-Orient trouve la beauté dans l’ombre et l’usure, dans les tâches et les ébréchures. Éloge de l’Ombre est pour moi parfait, un texte que je relirai avec plaisir pour voir le beau dans la lumière un peu jaunâtre de ma chambre ou les traces de thé persistantes sur mes tasses. J’ai passé un moment trop court de lecture complètement émerveillée et apaisée, et c’est bien l’un des seuls textes sur le « c’était mieux avant » qui étaye une véritable réflexion avec cohérence.
Superbe !


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Deuxième livre, à nouveau d’un auteur japonais majeur réputé pour avoir fondé le roman japonais contemporain. C’est le premier texte que je lis de Sôseki mais pas le dernier tant son style et son humour un peu pince-sans-rire m’ont séduite.
Dans ce « roman haïku », comme le décrivait l’écrivain, un peintre se retire à la campagne pour réfléchir à l’art et à la beauté, dans une quête philosophique et poétique de l’impassibilité.

Dessiner m’ennuyait, quant à composer un haïku, je n’en voyais pas la nécessité puisque j’étais dans un univers poétique, c’eût été vulgaire. Il ne me venait pas non plus l’envie de défaire les deux ou trois livres que j’avais attachés à mon chevalet dans l’intention de les lire. Rester allongé sur la véranda en compagnie de l’ombre des fleurs, le dos chauffé par le doux soleil printanier, voilà en vérité un plaisir sans pareil. Le simple fait de penser me ferait tomber dans la trivialité. Il serait dangereux de remuer. Si cela était possible, je voudrais ne pas respirer par le nez. J’avais envie de rester ainsi sans bouger pendant deux semaines, semblable à une plante qui aurait poussé à travers les tatamis.

Première chose, à laquelle je ne m’attendais pas, c’est un roman non seulement poétique mais également assez drôle. Le narrateur fuit tout ce qu’il considère vulgaire (c’est-à-dire beaucoup de choses) et se permet des piques acerbes sur d’autres types d’esthètes (les amateurs de la cérémonie du thé ne sont pas loupés par exemple, puisque pour Sôseki ce sont de vrais emmerdeurs qui gâchent la simplicité d’un bon breuvage bien chaud en l’enveloppant de trop nombreuses règles).

L’histoire en arrière plan est simple, presque anecdotique et plus prétexte à l’introspection et à l’observation des hommes et des paysages. Cette narration un peu distante offre de très beaux tableaux, au sens propre comme au figuré puisque l’édition de Philippe Picquier accompagne le texte de très belles estampes.

Comme dans Éloge de l’Ombre, Oreiller d’Herbes offre également une comparaison entre la perception de l’art et de la beauté au Japon et en Occident. Ce serait un peu le complémentaire de l’essai de Tanizaki puisque si ce dernier parle des choses plus trivial, ici la beauté est dans l’art et les paysages.


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Ce dernier texte est le plus ancien et également le plus étonnant : comme son titre l’indique, le livre est constitué d’une série de notes et de listes écrite par Sei Shônagon, dame de compagnie à la cour de l’impératrice Teishi dans les années 990.

Il n’y a pas de fil conducteur, la majorité du texte se rapporte à ce que l’autrice aime, n’aime pas, trouve touchant ou énervant, en quelques lignes ou sur plusieurs pages. Elle rapporte également les différents événements et rumeurs tapissant la vie à la cour.

Choses qui font battre le cœur

Des moineaux qui nourrissent leurs petits.
Passer devant un endroit où l’on fait jouer de petits enfants.
Se coucher seule dans une chambre délicieusement parfumée d’encens.
S’apercevoir que son miroir de Chine est un peu terni.
Un bel homme, arrêtant sa voiture, dit quelques mots pour annoncer sa visite.
Se laver les cheveux, faire sa toilette, et mettre des habits tout embaumés de parfum. Même quand personne ne vous voit, on se sent heureuse, au fond du cœur.
Une nuit où l’on attend quelqu’un. Tout à coup, on est surpris par le bruit de l’averse que le vent jette contre la maison.

Notes de chevet est un document historique précieux mais qui se lit hors contexte universitaire avec plaisir : il y a beaucoup de poésie et de beau entre les lignes, et parfois également des pointes d’humour bienvenues. Sei Shônagon paraît avoir été une femme assez fascinante, n’hésitant pas à changer d’amant quand elle le veut et brillant avec ses réponses poétiques acérées.

Si les passages à la cour ne m’ont pas toujours passionnée, la multitude des petites listes m’a charmée. Il y a vraiment un tableau qui se dessine à la lecture, des couleurs, des impressions, des froissements de tissu et des voix, dans un retour dans le passé terriblement poétique.

C’est un texte à picorer (ce que je n’ai pas fait puisque je l’ai emprunté : j’adore les bibliothèques mais pour la poésie ce n’est vraiment pas l’idéal) pour s’imprégner d’une beauté parfois un peu désuète, et pour reprendre les mots de la dame de compagnie, c’est charmant.


Avez-vous déjà lu ces textes ?
Connaissez-vous d’autres textes sur la beauté, japonais ou non ?

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21 réflexions sur “3 romans japonais sur la beauté

  1. Bonjour, je m’intéresse de plus en plus à la culture japonaise et notamment à la littérature japonaise que je trouve très poétique. Je découvre ces romans et je les trouve très intéressants, c’est tout à fait le genre de lecture que je cherche. Merci pour ces découvertes 🙂

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    • Hello !
      C’est vrai qu’il y a de belles choses très poétiques dans le littérature japonaise, tu as déjà pu en lire que tu as aimé ?
      Merci pour ton commentaire qui me fait très plaisir, j’espère que les livres te plairont 😊

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  2. J’aimerai tellement avoir ta culture TT, je ne connaissais aucun de ces livres mais j’ai l’intention de m’intéresser à la culture asiatique (ado j’étais fan de manga, mais là j’ai vraiment envie de découvrir leur façon de penser). Le premier me tente beaucoup, je l’ai mis dans ma wish, surtout qu’il peut même m’aider pour mes études !

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    • C’est normal qu’on ait des cultures différentes, il y a plein de choses que tu connais et moi pas 🙂 dans le cas de la littérature japonaise c’est vraiment grâce à ma mère en plus, je n’ai pas grand mérite.
      Après la culture japonais c’est vaste, et rien que depuis ces essais elle a largement eu le temps d’évoluer, mais si tu es curieuse tu devrais vraiment apprécier le premier essai !

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  3. Je ne connaissais aucunes de ces romans ( shame shame shaaaame ), mais j’ai une oeuvre de Sôseki dans ma wishlist, Rafales d’automne ( en plus en tant qu’amoureuse de cette saison, le titre m’envoûte totalement ! ) Du coup, je me pencherais déjà sur ce roman je pense avant de voir si je découvre Oreiller d’herbe ou le voyage poétique.
    Il faut vraiment que j’étoffe ma culture japonaise dans les romans, parce que ce n’est pas avoir lu plusieurs Murakami ou un roman de Takuji Ichikawa qui suffit. >< Et il faut aussi sérieusement que je me mette à la littérature coréenne, moi qui adore cette culture ! Tu en as lus ou tu es principalement sur la littérature nippone ?

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    • Oooh, tu me diras ce que tu auras pensé de Rafales d’automne, je ne l’ai pas lu mais le titre est superbe ! (J’adore aussi cette saison, les feuilles mortes, Halloween…)
      Je ne connais pas du tout Takuji Ichikawa, tu conseilles ?
      Je t’avoue que dans la littérature d’Asie de l’Est c’est la coréenne que je connais le moins, mais j’aimerais bien m’y mettre aussi (un jour je lirai un roman de chaque pays du monde, un jour !)

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      • ( Entre amoureuses de l’automne, on se comprend haha ! ) Pas de soucis, sauf pour x ou y raisons de toute manière, quand je me serais décidé à le lire, j’en aurais fais un post.
        Hé bah, j’ai lu  » Je reviendrai avec la pluie  » et j’ai trouvé ça agréable à lire ! Pas non plus exceptionnel, mais c’était une romance tout en délicatesse et poésie, parfois un peu plat mais j’avais tout de même bien apprécié. Pour quelque chose de reposant, je pense que c’est une bonne lecture.
        D’accord d’accord ! Personnellement, je pense que je ne vais pas tarder à essayer en empruntant un roman à la biblio’, parce que j’ai du lire un ou deux manhwas mais bon ça fait pas tout hein.
        C’est un beau projet ça ! Je t’admets que ça me tente aussi de lire minimum un roman de chaque pays, mais c’est tellement dur pour les pays africains par exemple, comme il y en a pleins, et des tout petits dont on connait à peine l’existence..

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  4. Encore un article dont le thème correspond à ma lecture du moment: je viens juste de terminer La tombe des lucioles de Akiyuki Nosaka, même si là on est plutôt dans le grave que dans la beauté.
    L’extrait que tu as choisi et ton avis de L’éloge de l’ombre me donne très envie de le lire. Il va donc rejoindre Quatre soeurs dans ma wish-list. Quant à Oreiller d’herbe, il y était déjà depuis qqs temps… également grâce à toi! 🙂

    J’avais été touché par la première partie du livre Le peintre d’éventail, de Hubert Haddad, qui se concentrait sur les jardins japonais et la peinture sur éventail, avec un aspect à la fois très travaillé et très contemplatif. Et j’ai également lu Le vieil homme aux 10000 dessins d’Aude Fieschi, sur la vie d’Hokusai après avoir acheté le superbe livre Hokusai, le fou de dessins de Baatsh.

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    • Oh, La tombe des lucioles j’ai vu l’adaptation mais je ne l’ai jamais lu, c’est un des films m’ayant le plus fait pleurer… Tu as aimé le roman ?
      J’espère que ces romans te plairont alors 😉
      Et c’est tout à fait vrai pour Le peintre d’éventail !
      Je note tes référence, je connais très, très peu Hokusai et j’aimerais vraiment le découvrir en plus, merci 🙂

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  5. Je connaissais le livre La tombe des lucioles de nom, mais sans connaître l’histoire et je l’ai lu sans regarder du tout la 4e de couverture… Je m’attendais à qqch de très poétique et contemplatif, en lien avec le titre, ma surprise a donc été grande! Mais oui, j’ai bien aimé. J’ai lu à la suite Les algues d’Amérique, et j’ai trouvé ça super intéressant d’avoir un point de vue non vainqueur-centré sur cette période de l’histoire.

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  6. Éloge de l’ombre, je pense que je n’oublierai jamais ce livre, il m’a tellement marqué, que ce soit d’un point de vue littéraire ou sur la réflexion esthétique.
    Ça me fait penser qu’il y a longtemps que j’ai pas lu de romans japonais, j’ai bien la trilogie de mishima, le premier tome neige de printemps m’a toujours donné envie qui m’attend, faut que je me décide.

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    • C’est vrai que c’est impressionnant, il est très court et en même temps j’ai eu l’impression que chaque mot comptait…
      Ah, j’ai très envie aussi de lire la trilogie de Mishima ! Pour l’instant je n’ai lu que deux romans de lui (Le Pavillon d’Or et le Marin rejeté par la mer), ils m’avaient donné envie d’en lire d’autres de lui mais je ne m’y suis toujours pas mise. Tu en as des favoris ?

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  7. Merci pour cet article qui m’a fait découvrir de nouveaux auteurs japonais.
    J’aime beaucoup la littérature japonaise. On y trouve vraiment une ambiance particulière. Tous les romans ont une ambiance particulière. Il y a souvent de la douceur, de la poésie et une sensation de calme intérieur.
    Je te conseille un roman que j’ai lu plusieurs fois. Il s’appelle Pays de neige et a été écrit par Yasunari Kawabata. L’histoire se déroule dans une petite ville thermale et c’est une merveille.

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    • Merci pour ton commentaire !
      C’est exactement ça, et même si évidemment ce n’est pas une généralité mais cette ambiance est vraiment spécifique aux auteurs japonais classiques j’ai l’impression.
      J’ai lu Pays de Neige il y a quelques temps et j’avais trouvé ça très beau, très calme je dirais. C’est vrai qu’il aurait eu tout à fait sa place dans ma sélection ! Tu en as lu d’autres de lui ?

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