La Maison dans laquelle – Mariam Petrosyan

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J’ai vu pour la première fois La Maison dans laquelle sur l’étal d’une librairie et mon regard a été irrémédiablement attiré par ce roman (c’est les paillettes ça). Le titre est intriguant, tout comme la police d’écriture et le laconique

NE PAS FRAPPER
NE PAS ENTRER

qui saute aux yeux quand on retourne l’objet. Tout est soigné dans cette édition, de la première à la dernière page en passant par la tranche. Tout est bien trouvé, tout est parfait : je ne peux que féliciter Monsieur Toussaint Louverture pour la qualité de ses choix éditoriaux (qui m’avaient déjà impressionnés lors de ma lecture de Watership Down). Cette brique (950 pages tout de même) se soupèse, se découvre, se feuillette, et réserve son lot de surprise : quand je suis tombée sur une écriture manuscrite (et pas juste une police imitant une écriture manuscrite – il n’y a rien de pire que ça pour casser l’immersion à mon avis -, une vraie écriture manuscrite) au cœur du roman j’ai su qu’il fallait lire ce texte (d’autant que je n’avais toujours aucune idée de quoi il retournait).

Mais de quoi ça parle, du coup ?

Est-ce que vous voulez vraiment savoir ? Pour ma part j’ai préféré me lancer à l’aveugle, et de sombrer peu à peu dans les affres de la Maison.
Mais si vous préférez… la Maison est un internat pour enfants et adolescents handicapés ou malades. On suit ces jeunes à travers leurs amitiés, leurs douleurs et leur manière d’apprivoiser ce bâtiment qui semble aussi vivant qu’ils le sont.

Dès que je la vis, je compris que la Maison correspondait exactement à ce que j’avais demandé. Sur le mur, une inscription proclamait :
Salut à vous les avortons, les prématurés et les attardés. Salut, les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n’ont pas réussi à s’envoler ! Salut à vous, enfants-chiendent !

Mon avis

Rentrer dans la Maison, c’est accepter de ne pas comprendre tout, tout de suite, et d’admettre que la réalité peut être changeante selon les points de vues. On oscille souvent entre deux visions de l’univers décrit, parfois certain d’avoir basculé dans le fantastique, d’autres persuadé que ce que l’on a lu auparavant est mensonge… C’est une expérience de lecture très singulière, qui m’a un peu rappelé les moments d’enfance à fouiller dans les greniers et les vieilles malles, découvrir quelques trésors et repartir en sachant qu’il en reste encore une myriade à déterrer.

C’est un peu pareil ici et je sors de ce livre en ayant la sensation d’en avoir exploré qu’une partie seulement. La Maison est centrale, omniprésente, on s’y balade en farfouillant et non en ligne droite : la narration n’est donc, logiquement, pas toujours linéaire. On change de point de vue, alternant entre personnages et époques, et c’est petit à petit que l’on parvient à relier tout ça.

Ce n’est pourtant, heureusement, pas qu’un roman à concept. Les personnages sont attachants et restent en tête longtemps après la lecture. Le récit est également fascinant, il est difficile de lâcher le texte à certains moments clefs. Cela reste toutefois assez touffus, par moments aussi un peu long, un peu confus. Si l’on ne rentre pas dans cet univers il sera aisé de s’y perdre et d’abandonner. Cela se ressent dès le départ de toute manière : on enchaîne quelques chapitres et nous voilà fixés sur notre volonté à continuer de découvrir ce monde.

La Maison, c’est aussi un miroir déformant de beaucoup de choses bien réelles qui transparaissent dans la mythologie racontée par ces enfants. Malgré l’aspect presque grotesque que peut parfois dégager les rites et comportements entre chaque groupe de jeunes, c’est rarement très loin de ce que l’on connaît. Cela parle de l’enfance, de l’adolescence, de la maladie, de la folie… C’est foisonnant et riche, tantôt drôle, tantôt horrifique, toujours attachant.

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Mariam Petrosyan (autrice arménienne écrivant en russe) nous met face à un monde poétique impressionnant avec ce roman unique en son genre (je ne crois pas avoir déjà lu quelque chose de pareil). C’est une lecture qui résonne et qui reste, de celles que je sais vouloir garder dans ma bibliothèque pour m’y replonger plus tard. J’ai été promenée dans un livre oscillant entre huis-clos fantastique, conte mystique, roman initiatique sur l’adolescence… et j’en veux plus.
Ce n’est pas un texte parfait et il n’était d’ailleurs à la base pas destiné à la publication. Mais ses aspérités n’altèrent pas cette Maison, et si vous souhaitez vous plonger dans un roman-monde foncez : mais n’ayez pas peur de vous y perdre.

La Maison dans laquelle – Mariam Petrosyan (2016)
Edité chez Monsieur Toussaint Louverture


Sur le même thème et que je conseille :

  • La Maison des feuilles – Mark Z. Danielewski : si vous avez aimé l’ambiance en huis clos au sein d’une maison étrange et presque vivante.
    Cette maison est encore plus expérimentale que celle décrite plus haut. Ici, on se trouve face à un roman unique et horrifique qui bouscule tous les repères possibles et imaginaux du lecteur. Si vous feuilletez le livre au hasard, vous risquez d’être surpris ! En dehors de la forme étonnante, c’est un texte dense qui demande beaucoup d’attention pour se suivre (il y a des passages que j’ai compris… grâce à mon passage en classe préparatoire scientifique). J’ai (de loin) préféré La Maison dans laquelle à ce roman car en dehors de l’expérience de lecture, le texte se lit aisément et les personnages sont très attachants. C’est moins le cas ici, mais c’est un texte tellement singulier qu’il vaut le coup de s’y plonger ! Et puis ça fait vraiment peur par moments, ce qui n’est pas si courant dans la littérature.
  • Ferdydurke – Witold Gombrowicz : si vous avez aimé la narration atypique basculant doucement dans la folie pour raconter le monde de l’adolescence.
    Le pitch de départ est étonnant : un homme d’une trentaine d’années se métamorphose peu à peu en adolescent et se retrouve à voguer de lieux en lieux à cause de sa condition infantile. Le récit est à charge contre le monde adulte et l’enseignement, le narrateur décrivant tout cela comme la volonté de « cucultiser » les enfants (vous verrez bien ce que ce mot signifie). Le livre est profondément bizarre mais si vous accrochez aux premières lignes, c’est un sacré voyage.
  • Sa Majesté des mouches – William Golding : si vous avez aimé la cruauté sous-jacente et la part la plus sombre l’enfance décrite dans la Maison.
    Je termine avec un classique de la littérature jeunesse décrivant la survie d’enfants en milieu hostile après le crash de leur avion sur une île déserte (tous les adultes présents étant décédés). C’est violent, très violent même. Je l’ai lu au collège et autant dire que je ne faisais pas la fière à la fin du roman. La narration est plus classique que tous les livres présentés avant. Si vous préférez une structure littéraire classique vous accrocherez certainement plus à ce texte !

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Avez-vous lu ce roman ?
Connaissez-vous d’autres livres-monde ?

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18 réflexions sur “La Maison dans laquelle – Mariam Petrosyan

  1. J’avance petit à petit, j’espère qu’il me plaira autant qu’à toi. 🙂 Et j’approuve totalement ta sélection finale : ça fait longtemps que je veux lire « La maison des feuilles », et j’ai franchement adoré « Sa majesté des mouches » même si j’ai été pas mal horrifiée par l’histoire !

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    • Je pense que tu peux vraiment accrocher à la Maison des Feuilles en plus, il y a un côté très mathématique par moment qui peut t’intéresser.
      J’ai fait des cauchemars après ma lecture de sa majesté des mouches, je pense qu’il a du effarer plusieurs générations de jeunes lecteurs !
      Bonne lecture 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. J’adore ce terme de roman monde, et en plus tu as tout à fait raison. Je suis tellement contente de voir que tu as ressenti la même chose que moi, et de connaître ton point de vu face à ce roman. J’en suis ressortie avec la gueule de bois littéraire, la fin m’a hanté partiellement et toutes les métaphores et les métonymies que l’on peut trouver dans ce roman. Je crois vraiment qu’il tient du divin ce roman quelques fois car, même à chaque relecture il y a toujours quelque chose qui nous échappera.

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    • Merci à nouveau pour ton conseil, ça a été une des découvertes les plus impressionnantes et importantes de mon année je pense.
      Et tu as raison, il y a en tout cas quelque chose de très spirituel dans ce roman, presque un chouia de sorcellerie.

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  3. Je l’avais bien évidemment vu sur le blog d’Ambroisie, mais à la lecture de sa chronique, je me disais que ce n’était sans doute pas pour moi. Pourquoi, aucunes idées. Mais depuis, par moment je pense au titre de ce livre sans raisons, comme ça, parce que rien que le titre est perturbant, ça pourrait presque être la première phrase du roman qui resterait en suspension. En tout cas, ta chronique est superbe et rend hommage à ce livre ovni ( le terme roman monde est très plaisant en tout cas ! ) Quand j’aurais l’occasion, mais surtout le temps pour lire une telle brique, je pense que je me jetterais dessus.
    J’adore le travail esthétique des éditions Monsieur Toussaint Louverture, Watership Down me fait aussi envie et m’avait tapé dans l’oeil grâce à sa couverture, tout comme le Séducteur d’ailleurs.

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  4. J’attendais avec impatience ton article sur ce livre… sauf que je m’aperçois que je l’avais confondu avec La maison des feuilles, dont Jacmel avait parlé sur le forum! 😯
    Au final, je crois que La maison dans laquelle me tente bien, mais ma PAL et ma wish list sont déjà tellement grandes 😉 et sans forcément vouloir le lire, je suis tout de même assez curieuse de voir à quoi ressemble La maison des feuilles.

    Aimé par 1 personne

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