Une poésie pour l’automne – Aloysius Bertrand

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Nous sommes officiellement en automne depuis quelques jours (ce qui me remplie de joie) et je me suis dit que c’était l’occasion de reprendre le chouette d’article vu chez Récolteuse de Mots, consistant à parler d’un poème qui nous plaît. Tout bête comme article, sauf que la poésie est souvent la grande oubliée de nos envies littéraires, confinée à un genre à étudier en classe et apprendre par cœur, quand ce n’est pas tout bêtement vu comme chiant. J’ai décidé de m’inspirer du rendez-vous pour vous parler d’un recueil et d’une ou deux de mes poésies favorites parmi celui-ci.

Nous sommes donc, je le répète, officiellement en automne depuis plusieurs jours. Cela implique feuilles mortes, petit vent frais et atmosphère propre aux regards mélancoliques par la fenêtre pour regarder la pluie accompagné d’un bon livre. L’automne, cela veut aussi dire l’arrivée prochaine d’Halloween (ma fête préférée, presque à égalité avec Noël) et une ambiance un poil mystique et sombre, emprunte de mystère et de sorcellerie.

C’est pour cette raison que je préfère garder mes poèmes bucoliques et amoureux pour le printemps et vous proposer aujourd’hui de découvrir un poète maudit, mort bien trop jeune et totalement anonyme, encore aujourd’hui un peu obscur et oublié : Aloysius Bertrand. Outre son pseudonyme franchement romantique, l’homme a aussi inventé la poésie en prose (mon genre poétique favori) et inspiré Baudelaire, Mallarmé et même Ravel et Magritte. Il meurt de la tuberculose à 34 ans dans un anonymat complet après une vie de misère, et n’accède à la postérité que bien plus tard : bref, Baudelaire est un petit joueur dans le poète maudit game à côté d’Aloysius.

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La mère de Rembrandt lisant – Rembrandt van Rijn (1631 – 1634)

Mes enfants, il n’y a plus de chevaliers que dans les livres.
Conte d’une grand’mère à ses petits enfants.

Pourquoi restaurer les histoires vermoulues et poudreuses du moyen-âge, lorsque la chevalerie s’en est allée pour toujours, accompagnée des concerts de ses ménestrels, des enchantements de ses fées et de la gloire de ses preux ?
Qu’importent à ce siècle incrédule nos merveilleuses légendes : saint Georges rompant une lance contre Charles VII au tournoi de Luçon, le Paraclet descendant à la vue de tous sur le concile de Trente assemblé, et le Juif errant abordant près de la cité de Langres l’évêque Gotzelin, pour lui raconter la passion de Notre-Seigneur.
Les trois sciences du chevalier sont aujourd’hui méprisées. Nul n’est plus curieux d’apprendre quel âge a le gerfaut qu’on chaperonne, de quelles pièces le bâtard écartèle son écu, et à quelle heure de la nuit Mars entre en conjonction avec Vénus.
Toute tradition de guerre et d’amour s’oublie, et mes fabels n’auraient pas même le sort de la complainte de Geneviève de Brabant, dont le colporteur d’images ne sait plus le commencement et n’a jamais su la fin.

À un bibliophile 

J’étais obligée de commencer par vous parler de ce poème, puisque c’est effectivement lui qui m’a inspiré le nom de mon blog. Outre que j’aime énormément ces deux mots pour leur sonorité douce et pittoresque, le seul titre du poème faisait qu’il était d’autant plus adapté à un blog littéraire. Cette phrase du poème est d’ailleurs ma préférée, parce que la suite se complaît un peu trop dans la nostalgie du passé pour réellement me toucher, même si l’ambiance médiévale me plaît bien (je ne comprends pas la moitié des mots utilisés mais je les trouve fort jolis).
Ce poème respire la poussière et l’odeur des très vieux livres jaunis et abandonnés, pas assez précieux pour avoir profité d’un traitement de faveur, rongés sur les côtés ; les pages abîmées et trouées ; la nostalgie dans laquelle on ne se reconnaît pas forcément mais dont les soupirs intriguent et font voyager quelques instants dans le temps.

J’ai lu Gaspard de la Nuit l’an dernier et ça a été un coup de cœur immédiat. Pour des raisons objectives, déjà ; sa prose est belle et ce même si elle semble parfois un peu datée. Il utilise un vocabulaire un peu vieilli et désuet, mais cela accompagne des petites histoires pour leur part très faciles d’accès : cela me donne la sensation d’être devant un conte ou une légende très ancienne et découverte pour la première fois, pas encore dépolie.
L’ambiance baigne toujours dans le fantastique et le féerique, avec un peu de sorcellerie qui me plaît particulièrement. Cela rappelle un Moyen-âge de fantasmes et de cauchemars sorti tout droit de l’imaginaire de Jérôme Bosch et de Francisco Goya, et même si Aloysius se complaît un peu dans la nostalgie d’un passé meilleur (et oui, à tous temps des mécontents parlaient de l’époque actuelle viciée et de l’ancienne sublimée !) cela donne une ambiance véritablement maudite à l’ensemble. L’archétype de l’artiste né à un temps qui ne lui correspond pas !
C’est aussi un poète qui parle de trois de mes villes de cœur : Dijon, dont il était originaire tout comme moi et qu’il parvient à rendre magique au fil de ses pages, Paris et Venise.

Tout ne m’a certes pas plu dans Gaspard de la Nuit : j’ai trouvé certains poèmes un peu faciles et lourds, d’autres m’ont ennuyée… c’est comme ça dans la poésie de toute façon, c’est quelque chose de plus sensible que raisonnable et il convient de ne pas de se forcer : l’idéal est de picorer, de passer ce qui nous laisse de marbre et de se laisser le droit d’être emporté sans forcément comprendre toutes les références et techniques utilisées.

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Visions de l’au-delà – Jérôme Bosch (1505 – 1515)

Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche
de Saint-Jean. Ils évoquèrent l’orage l’un après l’autre,
et du fond de mon lit je comptai avec épouvante douze
voix qui traversèrent processionnellement les ténèbres.

Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées,
et une pluie mêlée d’éclairs et de tourbillons fouetta
ma fenêtre, tandis que les girouettes criaient comme des
grues en sentinelle sur qui crève l’averse dans les bois.

La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata ;
mon chardonneret battit de l’aile dans sa cage ; quelque
esprit curieux tourna un feuillet du Roman-de-la-Rose qui
dormait sur mon pupitre.

Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les
enchanteurs s’évanouirent frappés à mort, et je vis de
loin leurs livres de magie brûler comme une torche dans
le noir clocher.

Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du
purgatoire et de l’enfer les murailles de la gothique
église, et prolongeait sur les maisons voisines l’ombre
de la statue gigantesque de Saint-Jean.

Les girouettes se rouillèrent ; la lune fondit les nuées
gris de perle ; la pluie ne tomba plus que goutte à goutte
des bords du toit, et la brise, ouvrant ma fenêtre mal
close, jeta sur mon oreiller les fleurs de mon jasmin
secoué par l’orage.

La ronde sous la cloche

Celui-là, il a tout : du macabre, de la magie, quelque chose d’à la fois un peu kitsch et désuet, très graphique et visuel. C’est une peinture qui se dresse seule et qui appelle à enfourcher un balai et effrayer à nouveau le pauvre poète : et puis soyons honnête, la peur qu’il décrit est celle mêlée de fascination que l’on ressent enfant à lire ou regarder des œuvres un peu effrayantes, sachant que le résultat aboutira à une nuit blanche cachée sous les draps.

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Bref, Aloysius est macabre, mélancolique, occulte, romantique, inquiétant. Il est possible que rien de ses écrits ne vous touche, mais c’est aussi une peinture intrigante qui vaut le détour.
Ce n’est pas une poésie qui me touche aux tréfonds de mon âme et me fait m’interroger sur la vie, l’univers et tout le reste, mais c’est pour moi aussi envoûtant qu’une visite au musée ou dans une très, très vieille bibliothèque. Une petite curiosité parfaite pour cette saison propice à l’occulte, donc !

Gaspard de la Nuit – Aloysius Bertrand (1842)


Et vous, vous le connaissez ?
Quels sont vos poètes maudits favoris ?

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17 réflexions sur “Une poésie pour l’automne – Aloysius Bertrand

  1. Je l’avais au lycée ce recueil de poème et il me semble l’avoir relu mais j’ai préféré Lautréamont que Aloysius, ils ont un peu le même univers très macabre qui me plait énormément et auquel je peux m’adonner à mon imagination. Surtout que visuellement c’est totalement artistique et je voyais des fresques de personnages, des couleurs et des ambiances qui se rapprochent totalement des productions que je peins.

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      • Oui je vais poster mes dessins, j’ai rempli deux carnets en un mois puisque je me prépare pour le concours, je vais en sélectionner certains.
        Je parle de Lautréamont parce que j’ai eu une citation très célèbre de lui lors de mon entraînement à ma pratique. Mais les chants de Maldoror fut pour moi un choc esthétique énorme.

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  2. J’avoue que je fais partie de celles et ceux qui pensent que la poésie est ennuyeuse… Je sais que mon avis est sûrement un peu erroné, et nul doute qu’il va falloir que je fasse des efforts sur moi-même. Je suis déjà la série d’articles de La Récolteuse de Mots, je suivrai aussi tes suggestions 🙂 (j’accroche pas des masses à ces poèmes mais je sais que mon avis est biaisé car je suis très fatiguée au moment où je les lis)

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  3. Je n’y connais vraiment pas grand chose en poésie, je crois bien que j’ai complètement arrêté d’en lire après le lycée. Je crois que j’intellectualise trop: au lieu de « simplement » ressentir, je cherche à bien comprendre le sens, à trouver les références, à compter les vers, les pieds, à décortiquer les rimes… Bref, je suis trop scolaire, ce qui me gâche complètement le plaisir de lecture (et en plus, comme je ne « comprends » pas, je me sens idiote 😦 ).
    Et pourtant, je garde un souvenir fabuleux d’Oceano Nox de Victor Hugo, lu en plein air sur une stèle hommage aux marins péris en mer, le sentier côtier qui domine le Palais, à Belle-île-en-Mer.
    J’essaie cependant de me soigner: j’ai demandé à mon libraire de choisir pour moi quelques livres de poésie… que je n’ai pas encore osés ouvrir 😉
    Et comme j’ai bien aimé l’extrait que tu as choisi, je vais peut-être bien me laisser tenter par Gaspard de la nuit.

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    • Je comprends tout à fait, c’est ce qui faisait que je n’ai pas lu de poésie pendant un bout de temps… et je crois qu’en sortant de prépa (scientifique) j’ai paradoxalement appris à complètement lâcher prise là dessus (à force de ne rien comprendre aux cours pendant deux ans je me suis habituée 😀 )
      Je n’ai pas contre pas encore lu de poésie d’Hugo, est il faut vraiment que j’y remédie !
      Par curiosité, qu’est-ce qu’il a choisi pour toi ?
      J’espère que ça te plaira alors, en tant que camarade dijonnaise certains poèmes devraient t’amuser :p

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  4. Mon libraire a choisi pour moi: Le mal des fantômes de Benjamin Fondane, Le pyromane adolescent de James Noël et Nous étions de ceux-là de Julien Tardif (celui-là, c’est son livre :-)). Il a plutôt cherché des recueils qui habituellement « marchaient » bien sur les gens pas trop fans ou pas trop habitués à la poésie.

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  5. Je voulais absolument commenter cet article mais depuis mon portable je trouve jamais ça très pratique, et le temps que je retourne sur mon ordi…
    Bref ! J’ai un peu étudier Aloysius Bertrand en cours, et dès l’évocation de son nom je me suis retrouvée avec un grand sourire parce que ça m’a fait pensé à toi ! (pareil quand ma prof à citer les Chants de Maldoror comme tu me l’avais conseillé. ) J’ai rapidement étudié un poème de cet auteur issu de Gaspard de la Nuit ( Un rêve ) que je partagerais dans un Jeudi c’est poésie, parce que je le trouve hyper intéressant pour montrer la diversité de lecture du poème, c’est super riche !
    Et j’étais ravie de pouvoir lire le poème d’où est issu « histoires vermoulues » c:

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