Cherchez la femme – Alice Ferney

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Je vous parle aujourd’hui d’un roman lu il y a… un mois et demi (j’admire les blogueuses qui arrivent à parler de toutes leurs lectures rapidement). Il m’a été conseillé il y a des années, alors que je venais tout juste de me prendre une claque littéraire avec Belle du Seigneur, comme recommandation de livre à lire dans la même veine. J’ai profité de la rentrée et d’un weekend à Toulouse pour me l’offrir et occuper mon trajet : je l’ai englouti en un aller-retour, terminant la dernière page à une dizaine de minutes de l’entrée en gare Part-Dieu (ce qui est très pratique puisque je connais maintenant la quantité de lecture à prévoir pour un trajet Lyon – Toulouse).
Finalement ? Eh bien j’ai été passionnée par ce que je lisais tout en trouvant quelquefois ma lecture très désagréable, de façon presque viscérale. J’ai écrit quelques mots sur le roman à peine l’avoir achevé et j’attendais d’avoir un peu plus de recul pour vous en parler : alors, un mois après, qu’est-ce qu’il m’en reste ?

Mais de quoi ça parle ?

Je me suis lancée dans ce texte sans rien en savoir et je pense comme toujours que c’est l’idéal, d’autant que la quatrième de couverture en révèle un peu trop à mon goût. Cherchez la femme est une fresque familiale débutant avec la rencontre entre Vladimir, vingt-six ans et Nina, quinze ans.

Elle ne voulait pas du gris des jours qui se répètent laborieux, sans pétillement spécial. Elle voulait des transports, des extases, des fêtes, des compliments… Et voilà qu’elle avait trouvé la source de ce flux magique. L’amour. Le mariage. Elle prenait sa vie en main. Elle s’envolait en convolant !

Mon avis

Je commence par l’essentiel : le roman m’a passionnée. J’ai enchaîné les sept-cents pages en ayant toujours envie de connaître la suite, malgré quelques longueurs, dues au procédé de narration qui appuie tout à fait le propos mais qui peut tout autant saouler. C’est un texte qui analyse tout ce qui se passe en le mettant en relation avec les événements passés et parfois même, ceux à venir. Cela donne parfois l’impression que l’on tourne en rond et que les réflexions se répètent, tout en contribuant à rajouter constamment une sensation d’étouffement assez particulière. Ce qui fait donc que la lecture est parfois désagréable (mais dans le bon sens du terme, si vous voyez ce que je veux dire) ; son ambiance est quelquefois très, très oppressante. Tout est annoncé rapidement, expliqué, analysé, remis en lumière ; le destin est implacable et le malheur nous guette à chaque pas, faute à notre héritage familial, si on ne pense pas à se remettre constamment en question.

En fait, tout ce livre invite à la psychanalyse. Les personnages sont parfois quasiment caricaturaux dans leurs traits de caractère (en restant tout de même dans le champ du possible), et il est parfois douloureux de se reconnaître (dans une moindre mesure) dans leurs défauts ou qualités. Et ceci d’autant plus qu’Alice Ferney a une vision plutôt pessimiste de l’humain ; ses personnages évoluent peu voire pas, leur vécu, l’éducation de leurs parents et leur tempérament semblant comme tatoués à jamais dans tous les pores de leur être. J’ai eu l’impression parfois de lire une prison caractérielle s’étendant sur plusieurs décennies et je ne partage pas cette vision des choses que je trouve un peu extrême. J’aurais préféré y voir apporter un peu de nuances au cours du récit (qui suit tout de même plusieurs générations), comme une lueur d’espoir que rien n’est gravé dans le marbre et que l’on peut dépasser ses défauts. Cela aurait été en tout cas moins éprouvant à lire, même si cela sert la « morale » de l’histoire.
Pour moi (et pour ressortir du positif de cette pesanteur), j’ai vu ce roman comme une invitation pressante à se remettre en question et ne jamais oublier que l’on est ni parfait, ni seul au monde… ce que les personnages du texte ont parfois du mal à accomplir. Bref, tout n’est pas perdu pour nous pauvres mortels (j’espère) !

En dehors de ça et même si ce n’est pas le sujet principal, il y a un certain sous-texte féministe (lui aussi un poil déprimant par moments). Si les hommes comme les femmes de l’histoire ont des qualités et (surtout) des défauts, ces dernières ont en plus un poids supplémentaire inhérent à leur condition féminine… ce qui rend les personnages masculins particulièrement agaçants par moments, comme ce militant communisme très au fait de la lutte des classes mais incapable de remarquer le rapport de domination qu’il impose à sa femme (il faut dire que c’est difficile de réaliser l’ampleur de ses privilèges quand on en bénéficie, d’autant plus quand on les cumule). La majeure partie du roman se déroule en plus dans une classe sociale très privilégiée, bourgeoise et aisée, ce qui en fait quelque chose d’assez fascinant à lire.

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En fait, j’ai eu l’impression de lire un Modigliani par moment

Je pense que je l’ai lu au moment où j’avais besoin de le lire : ce fut une lecture enrichissante qui m’a fait réfléchir et m’a mis dans un état d’esprit pas forcément agréable mais nécessaire, si l’on en croit le message du roman. Je pense donc que c’est un texte réussi… mais pas pour tous. Parce qu’honnêtement c’est long, répétitif, et les personnages ne sont pas vraiment attachants. Il n’y a pas de grande aventure, il n’y a pas de message politique fort, selon votre humeur vous pourrez autant trouver ça chiant qu’avoir une révélation métaphysique.
Bref, c’est un roman sacrément badant, que je n’ai pas adoré mais qui m’a certainement apporté quelque chose. Je ne connaissais son autrice que de nom auparavant, à présent il va falloir que je découvre le reste de ses écrits… mais pas tout de suite, il faut déjà que je me remette de celui-ci.

P.S. : j’ai appris par hasard, juste avant de poster cette chronique, qu’Alice Ferney soutient la Manif pour tous : un peu trop tard pour modifier le corps de l’article mais ça me fait clairement m’interroger sur la manière dont j’ai interprété le roman, qui me semble à présent plus essentialiste que je ne l’avais perçu (et je suis fort déçue). Je sais que certains dissocient complètement l’artiste de l’œuvre, moi pas vraiment (pour les artistes vivants surtout), et du coup eh bien… non, je ne vais pas découvrir le reste de ses écrits. Tant pis !

Cherchez la femme – Alice Ferney (2013)
Édité chez Actes Sud


Sur le même thème et que je conseille :

  • L’Assommoir – Émile Zola : pour le côté réaliste et l’analyse de tous les ressorts de la famille (avec ici aussi l’héritage familial qui pèse sur les membres d’une famille, génération après génération). Il y a en plus un ou deux autres thèmes communs à ce tome des Rougon-Macquart et au roman d’Alice Ferney (mais lesquels, ah ah, suspens) !
  • Les Belles Images – Simone de Beauvoir : à nouveau un roman psychologique (cette fois ci plus court et bien moins oppressant) qui analyse les pensées d’une mère a priori modèle, de son couple et de sa famille, le tout dans un contexte bourgeois. Une réussite et une bonne introduction aux romans de l’autrice à mon avis (je lui ai préféré Les Mandarins, mais il est nettement plus long). C’est moins caricatural et donc moins éprouvant que Cherchez la Femme, mais ça amène également à l’introspection.
  • Tout ce que j’aimais – Siri Hustvedt : là encore, de l’introspection, de l’analyse familial, et une ambiance au moins aussi badante que celle de Cherchez la Femme… voire même bien plus au vu des sujets abordés. Cela parle du deuil, de la perte des illusions, et c’est souvent bien plus proche du thriller que du roman psychologique.

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Alors, ça vous tente ?
Avez-vous déjà lu des romans d’Alice Ferney ?

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7 réflexions sur “Cherchez la femme – Alice Ferney

  1. Je comprends que tu aies été à la fois contente et déçue de cette lecture vu ce que tu dis… Pour la séparation écrivain/personne, j’avoue que j’ai du mal, bien que j’arrive à relativiser en grosse partie avec les auteurs classiques. (bien que pas tous)

    Dans tes suggestions, ça tombe bien, je comptais lire L’Assommoir de Zola l’année prochaine, ça tombe bien !

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    • Oui, comme toi j’arrive à relativiser pour les auteurs classiques, mais j’ai beaucoup de mal avec ceux encore en vie… ne serait-ce que parce que ça finance leur choucroute. (C’est pour ça que OK, je peux regarder des films de Polanski pour ne pas le citer, mais uniquement sans les payer et sans lui faire de la pub après. La dernière fois je voulais parler du film A Ghost Story dans Jolies Choses mais finalement le fait que Casey Affleck y figure m’a bloquée. Je ne sais pas si c’est la « bonne » chose à faire mais bon, l’impunité totale des artistes ça va bien 5 minutes)(On est d’accord que pour Alice Ferney c’est un autre cas de figure puisqu’elle n’est a priori pas une criminelle, mais bon, pas trop envie de financer quelqu’un qui considère que la famille c’est papa + maman et puis c’est tout)

      Ooooh, tu as déjà lu du Zola ou pas déjà ? Parce que ce n’est pas le plus accessible, et clairement pas celui que je conseille pour découvrir l’auteur par contre !

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      • Oui, de plus en plus de monde défendent ces gens alors qu’on devrait juste les condamner… L’art n’excuse pas tout, c’est là que tu vois qu’on vit dans une société malade :/

        Oui, j’ai lu Au bonheur des dames et Germinal (lu cette année, gros coup de coeur pour celui-là), donc je suis déjà préparée 😀

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  2. Je ne connais ni ce livre particulier, ni l’auteur (sauf de nom), mais j’aime beaucoup la façon dont tu en parles.
    Comme toi, je suis capable d’apprécier un livre à la lecture malaisée si cela sert l’histoire, comme par exemple dans La Porte de Magda Szabo où l’écriture est parfois assez confuse, à la fois dans ses allers-retours temporels mais également dans la construction de certaines phrases, ce qui perturbe un peu la lecture, mais renforce l’étrangeté de la relation entre les deux personnages principaux.

    Il est vrai que certains éléments de la vie d’un auteur peuvent avoir une grande influence sur la lecture de son oeuvre. Ca me rappelle L’amour et les forêts d’Eric Reinhardt, que j’ai lu sans rien savoir de la polémique autour de ce roman et que j’ai trouvé magnifique. Si j’avais su que l’auteur avait « vampirisé » une de ses connaissances, ma lecture en aurait été très différente.

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    • Je n’ai toujours pas lu La Porte alors que ça fait quelques années qu’il est sur ma liste d’envies ! Je ne savais pas qu’il était perturbant, je le garde donc dans un coin de ma tête pour ne pas le lire quand je cherche du feel-good.

      Je ne savais pas du tout pour le roman de Reinhardt (que je n’ai pas lu)! Il faudrait presque ne jamais se renseigner sur quoi que ce soit concernant les artistes pour éviter d’être déçus et de gâcher notre appréciation de l’oeuvre. J’ai appris récemment que Marion Zimmer Bradley (dont j’adorais les romans) a été accusée de pédophilie par sa fille et ça me dégoûte trop pour me permettre de relire ses textes sans y penser…

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  3. Le dernier paragraphe me sortant de ma torpeur de ‘ »je vais le lire cette année ». Non mais j’ai aussi du mal à dissocier l’artiste et l’oeuvre, je n’ose me prétendre écrivain ni peintre mais pourtant je pratique l’écriture, le dessin et la peinture et je sais que mes oeuvres ne se dissocient pas de ma personnalité, qu’ils font partie intégrante de moi même et de ce que j’essaie de me cacher. Donc ce livre je vais pas le lire parce que soutenir la manif pour tous, clairement c’est une autrice qui aime la société patriarcale. Je vais plutôt pleurer entre les pages de Beauvoir ça sera mieux. J’ai beau adoré Baudelaire, c’était le pire misogyne du XIX ème et pour ça j’ai du mal à lire quelques uns de ses poèmes prenant la femme pour un objet. Faut lire Jane Eyre. Voilà.

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    • C’est très bien dit, je vais l’encadrer pour que certains comprennent je pense :p
      Et tu as bien raison, j’ai préféré ma lecture des œuvres de Beauvoir de toute façon (si tu as l’occasion, je pense que Les Mandarins peut te plaire !)
      Je suis totalement d’accord, même si je suis plus indulgente pour les auteurs décédés et d’un autre siècle, c’est extrêmement irritant de tomber sur des paragraphes misogynes etc. Jane Eyre est mieux oui 😀

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