3 essais féministes à découvrir

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C’est le 8 mars, journée internationale des droits des femmes (et non pas du « ouin ouin et les hommes alors » comme certains paraissent le confondre chaque année).

Si l’an dernier j’en profitais pour vous présenter trois romans à sensibilité féministe, écrits par quelques-unes de mes autrices préférées, cette année je vous propose trois essais. Les textes de non-fiction sont parfois un peu boudés, précédés par une image universitaire et difficile d’accès, à tort ou à raison. Rien de tout ça ici, puisque ces essais se lisent presque comme des romans si le sujet vous intéresse, et je les ai tous dévorés !
J’ai décidé de ne pas vous parler des classiques les plus connus : je pense que personne n’a plus besoin de présenter Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir (qui a en plus pas mal vieilli dans certains de ses chapitres, notamment quand elle parle d’homosexualité) ou d’Une Chambre à Soi de Virginia Woolf.
J’espère que cela vous intéressera !


bellhooks.pngNe suis-je pas une femme ?
bell hooks
(1981)


Premier essai de cette sélection et peut-être le plus important ; bell hooks -sans majuscule, oui oui- est l’une des écrivaines américaines les plus influentes sur l’afro-féminisme, mais ce texte n’a été traduit en France qu’en 2015 par les éditions Cambourakis.
L’autrice a figuré récemment dans la sélection du club de lecture d’Emma Watson, Our Shared Shelf, et elle est, encore aujourd’hui, souvent citée comme une référence majeure. Bref, c’est une pointure, que j’ai lu un peu au hasard en l’empruntant à la bibliothèque il y a un ou deux ans. Bien m’en a pris, c’était une grosse claque !

Personne n’ a pris la peine de parler de la façon dont le sexisme opère à la fois indépendamment du racisme et simultanément à celui-ci pour nous opprimer.

L’essai parle de convergence des luttes sociales : au moment des mouvements civiques, on pourrait décrire la situation américaine avec le militantisme féminisme d’une part, l’antiracisme de l’autre. Ce qui a rendu la situation… compliquée pour les femmes noires. Le féminisme prenait la femme blanche comme exemple et pouvait se montrer trèèèès raciste, l’antiracisme prenait l’homme noir comme exemple et pouvait se montrer trèèèès sexiste. Bref, chaque lutte excluait les femmes noires et minimisait l’autre combat ; bell hooks retrace donc l’historique de la situation des femmes afro-américaines jusqu’au années 80 (spoiler : c’est pas glorieux) et décrit les systématismes de pensées racistes et sexistes, dont certains sont malheureusement encore tout à fait d’actualité. C’est un travail important et à lire, qu’il nous concerne ou non.

Il n’est cependant pas entièrement transposable sur la situation française actuelle, puisque notre histoire du racisme est très différente de celle des États-Unis. L’essai ne parle pas de colonialisme par exemple, tandis que ce serait incontournable en France sur le même sujet ! C’est là qu’intervient le fabuleux travail d’édition de Cambourakis. L’essai est préfacé par Amandine Gay (très remarquée récemment pour son documentaire Ouvrir la voix), offrant un regard critique sur le texte et une amorce d’approche de l’afro-féminisme français. C’est passionnant et pertinent.

La maison d’édition a également fait le choix de traduire l’essai en écriture inclusive (qui a fait beaucoup parler ces derniers temps). Un très bon choix, qui rend la réflexion de l’autrice bien plus limpide qu’avec les règles grammaticales traditionnelles et me conforte dans l’idée que cette écriture est la plus adaptée pour les essais et travaux universitaires, autorisant une rigueur plus scientifique.

C’est donc une excellente surprise, très édifiante, même si j’ose espérer que la réflexion sera de moins en moins d’actualité au fil des années. Je compte lire le reste de la bibliographie de bell hooks dès que possible et je vous la conseille chaleureusement !


monachollet.png

Chez soi : une odyssée de l’espace domestique
Mona Chollet
(2015)


On change complètement de lieux et de sujet pour se concentrer sur le foyer. Vous ne voyez pas le rapport avec le féminisme ? Et pourtant une simple question montre que le sexisme ne se résume pas à l’écart salarial : « Qui fait le ménage ? ».
Loin d’être futiles et anecdotiques ces questionnements, en apparence triviaux, permettent à Mona Chollet de parler vie en société, couple, féminisme, luttes des classes et architecture. Qu’est-ce que l’habitat idéal ?

Ce qui est sous-traité n’est pas son ménage à elle, mais bien celui du couple.

Pour être honnête, il aurait probablement été plus pertinent de vous proposer Beauté Fatale de la même autrice, plus centrée sur le féminisme et le corps féminin. Chez soi s’écarte un peu de notre sujet principal, mais je tenais à vous en parler car c’est un essai passionnant et atypique, rendant riche d’intérêt les aspects plus banals de notre quotidien.

C’est plus profond qu’on ne pourrait le penser et si vous êtes un peu casanier·e il y a quelque chose de très réconfortant dans cet essai, qui parle avec bienveillance de ce trait de caractère pas vraiment valorisé dans notre société.
Les chapitres partent parfois un peu dans tous les sens (Mona Chollet aborde vraiment beaucoup de sujets) mais l’ensemble reste fluide et compréhensible.
Si vous ne vous sentez pas de lire un essai parlant uniquement féminisme et que vous aimez être surpris·e, jetez-vous sur ce texte qui se lit très rapidement !


peau.pngPeau
Dorothy Allison
(1994)


Ce dernier essai est quant à lui semi-autobiographique. Née dans une famille américaine très pauvre et ayant subi l’inceste dans sa jeunesse, la militante féministe raconte les difficultés croisées d’être femme, artiste, lesbienne et issue des classes les plus populaires. Il va donc sans dire que c’est un texte pouvant être très dur à certains chapitres : soyez prévenu·e·s si vous comptez le lire.

J’avais peur d’amener ma copine à la maison à cause de l’expression que je pourrais lire sur son visage une fois qu’elle aurait passé un peu de temps avec ma tante, rencontré quelques-uns de mes oncles et essayé de parler à n’importe lequel de mes cousins. Je craignais la distance, la peur ou le mépris qui, je l’imaginais, pourraient apparaître entre nous.

Avec cette introduction, vous visualisez peut-être un essai déprimant et entrant dans le pathos… et pourtant il est lumineux et plein d’espoir. Cela donne envie d’écrire, de vivre et d’aimer, et cela détruit avec force les clichés – parfois presque romantiques – sur la misère et sur le « bon pauvre ». Elle ne fait preuve d’aucune concession et vit sa vie comme elle l’entend, sans se conformer ni aux règles de son milieu d’origine, ni à celles du féminisme militant dans lequel elle évolue dès les années 70.

Si les chapitres sur son enfance et les violences subies par son beau-père sont très durs, d’autres évoquant l’amour pour son fils, sa compagne, sa famille et l’écriture sont touchants et poétiques. C’est un essai qui fait réfléchir et remettre en question certains réflexes de pensée et courants du féminisme très blanc, bourgeois et hétérosexuel, avec beaucoup d’intelligence. Elle parle sexualité (de manière explicite, certains chapitres sont très érotiques), racisme, classes sociales, sexisme. Elle évoque aussi l’époque des sex wars, divisant d’une part les féministes désirant interdire la pornographie et la prostitution, de l’autre les féministes « pro-sexe » jugeant que la sexualité est un terrain que la femme doit s’approprier, dont Dorothy Allison fait parti.

C’est également très simple à lire et prenant (le fait de mêler essai et autobiographie rend le tout passionnant) et j’ai à présent très envie de découvrir les romans écrits par l’autrice. Une très belle découverte ! Attention, cependant, si vous comptez le lire dans la précédente édition, il y manque 7 chapitres, présents dans la nouvelle édition de chez Cambourakis. Je me suis fait piéger et j’en étais très attristée 😥


Avez-vous déjà lu ces essais et en avez-vous d’autres à conseiller sur le féminisme ?

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13 réflexions sur “3 essais féministes à découvrir

  1. Alala, le livre de bell hooks, ça fait un moment qu’il me fait de l’oeil, mais la seule fois où je l’ai vu, j’en ai pris un autre, qui n’était pas une franche réussite en plus… J’aurais mieux fait de réfléchir, et ton article enfonce le clou !

    Chez soi, j’hésitais à le présenter un jour, car il n’est pas seulement question d féminisme. Mais tu as raison, ça a rassuré la casanière que je suis ! Quand on vit dans un entourage qui ne jure que par se déplacer dès que possible, c’est dur d’assumer.

    Je ne connais pas du tout l’autre, je note du coup.

    Merci pour cet article qui tombe bien à pic 😉

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    • Ahah, normalement il devrait te plaire en plus, sans vouloir enfoncer le couteau dans la plaie :p

      C’est tout à fait ça, ça rentre un peu dans cette mode de la capitalisation du temps libre vraiment malsaine : se réveiller à 5h du matin pour faire le sport la cuisine apprendre une nouvelle langue sauver le monde, sortir tous les soirs pour « ne pas se laisser aller », voyager dès qu’on peut pour « apprendre et s’enrichir », parfois plus pour le principe que par envie… ça faisait plaisir de lire cet autre son de cloche, c’est plus doux !

      Merci à toi 🙂

      Aimé par 1 personne

      • Je le vois passer assez souvent en ce moment, donc je ne t’en veux pas spécialement, le couteau est enfoncé dans mon coeur depuis un moment 😛

        J’ai envie de le relire maintenant… Mais je peux paaaaas 😥
        Mais j’avoue que j’ai une pression constante à m’améliorer sans arrêt. C’est dans ma nature de vouloir apprendre de nouvelles choses, mais les gens se moquent pas mal de ce que j’apprends, Ce livre m’avait pas mal rassuré du coup, et ça ne serait pas un mal de le relire en ces temps difficiles pour moi.

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  2. Ah, j’étais sûre que tu ne laisserais pas passer le 8 mars sans un joli article consacré aux droits des femmes! 🙂

    Ne suis-je pas une femme est dans ma wish-list depuis déjà pas mal de temps, mais le prix et le grand format me fait toujours hésiter. Peut-être pour mon anniversaire 😉

    Je connais Mona Chollet par son Beauté Fatale, également dans ma wish-list depuis un moment. Mais même si le sujet m’intéresse, je suis toujours un peu effrayée par le côté « essai » et je finis par me rabattre sur des BD (type Les culottées, L’origine du monde ou Le féminisme de la petite bédéthèque des savoirs) qui me paraissent plus accessibles ou sur des romans/biographies de femmes « fortes » (et là, on place sans se forcer le sublime L’art de la joie 😉 ).

    Aimé par 1 personne

    • Ahah, tu me connais bien 😉
      Je comprend, perso je l’avais emprunté à la bibliothèque parce que même si l’édition est très belle c’est quand même un peu cher (vivement la sortie poche !)

      J’aime beaucoup les essais mais c’est vrai que ça peut avoir un aspect universitaire moins sexy (j’ai essayé d’en sélectionner des « ludiques », qui se lisent presque comme un roman). Si tu as l’occasion d’en emprunter tu pourras peut-être voir si le genre te plaît ou que c’est un non définitif 🙂
      Ahah, merci de parler de L’art de la joie, c’est pas toujours moi qui le remet sur le tapis comme ça :p

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  3. Je n’ai jamais lu d’essai, mais le livre de Mona Chollet a l’air super intéressant et je pourrais bien avoir envie de m’y mettre ! J’ai remarqué aussi qu’il y avait de plus en plus de BD féministes (je pense notamment à Libres ! d’Ovidie et de Diglee, Culottées de Pénélope Bagieu), ou bien c’est juste que je n’y prêtais pas attention avant ? En tout cas bel article 😀
    Parmi les autrices féministes il y a aussi Chimamanda Ngozi Adichie qui se fait bien connaître maintenant avec ses essais et ses conférences TED 🙂

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    • Ouii je suis complètement d’accord, avec en plus Mirion Malle, Cy… il y a une vraie vague de dessinatrices de BD très féministes ces derniers temps et ça fait plaisir !
      J’ai lu deux romans de Chimamanda Ngozi Adichie mais aucun de ses essais, il faudra que je m’y mette 🙂
      Merci pour ton commentaire, j’espère que Chez Soi te permettra une première approche des essais réussis 😀

      Aimé par 1 personne

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