Our Shared Shelf : mes lectures

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Vous le savez peut-être si vous suivez l’actualité littéraire mondiale, depuis deux ans Emma Watson est aux commandes d’un club de lecture féministe, Our Shared Shelf. Tous les deux mois elle propose un livre, roman ou essai, et lance la discussion sur le compte Goodreads officiel (sur lequel vous pouvez retrouver la liste complète).

J’aime beaucoup Emma Watson : déjà pour son rôle d’Hermione dans Harry Potter (je ne suis pas une fan absolue des films, mais tout de même), surtout pour la personne qu’elle est devenue, son engagement pour la cause féministe et son militantisme. Elle a souvent été critiquée là-dessus, à tort ou à raison et c’est là qu’elle m’a vraiment impressionnée ; au lieu de se fermer à toute critique, elle se renseigne et fait évoluer sa pensée. Par exemple, son féminisme peu inclusif (et très blanc) a souvent été critiqué ; elle est donc allée lire les militantes afroféministes et en propose la lecture dans son club. Elle relaie la parole sans se l’approprier et admet ses failles : franchement, si ça ce n’est pas la classe !

Bref, tout ça m’a motivée à me pencher plus en détail sur les lectures de Our Shared Shelf. Pour le moment j’ai lu six des livres proposés, mais je compte bien découvrir le reste de la liste.


Les Romans

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  • La Couleur Pourpre (1982)
    Alice Walker


    L’histoire de Celie, femme noire vivant en Georgie au début du XXe siècle, à travers les lettres qu’elle adresse à Dieu.

    Cher bon Dieu,
    Aujourd’hui il m’a battue parce qu’il dit que j’ai fait de l’œil à un gars à l’église. J’avais une poussière, p’têt’ bien, mais c’est pas vrai que j’ai fait de l’œil. Je regarde même pas les hommes. Ça, c’est la vérité vraie. Je regarde les femmes, vu qu’elles j’en ai pas peur. Vous pensez que j’en veux encore beaucoup à maman, à cause des injures vers la fin, et tout. Ben non. Moi, elle me faisait pitié. J’ crois bien qu’elle en est morte, de l’histoire qu’y lui a racontée.

    Sur la forme, c’est un roman épistolaire écrit à la première personne, dans un style très oral qui peut être un peu perturbant mais qui est, ici, plutôt justifié. Je l’ai lu en anglais et je me demande comment il a été traduit puisqu’il est vraiment typique du parler du sud des États-Unis. Si vous lisez l’anglais je vous conseille d’ailleurs de vous lancer en version originale ; il n’y a pas de difficulté particulière, malgré l’originalité du style !
    Sur le fond eh bien… c’est une lecture vraiment éprouvante, et ce dès la toute première page, qui commence par le viol de la très jeune fille. L’entourage masculin de Célie la fait souffrir pour sa féminité, les blanc·he·s traversant le récit pour sa couleur de peau. C’est donc un texte engagé sur de nombreux points, dont certains que je ne pensais pas retrouver ici (et que je ne vous spoilerai pas, mis à part pour dire que ça fait parti des passages les plus lumineux du roman).
    C’est finalement un roman très touchant et prenant, même si j’ai trouvé certains passages un peu confus, avec une temporalité parfois difficile à suivre. Il faudra que je jette un œil à son adaptation !

 

  • La Servante Écarlate (1985)
    Margaret Atwood


    Dans un futur proche, les Etats-Unis sont gouvernés par une secte religieuse divisant la société, et principalement les femmes, en castes. L’héroïne, Defred, est une servante écarlate ; elle assure la reproduction dans la maison bourgeoise à qui elle appartient.

    L’ordinaire, disait tante Lydia, c’est ce à quoi vous êtes habitués. Ceci peut ne pas vous paraître ordinaire maintenant, mais cela le deviendra après un temps. Cela deviendra ordinaire.

    Est-il encore utile de présenter ce roman ? Depuis son adaptation en série qui a raflé moult prix l’an dernier, son concept glaçant et son ambiance oppressante sont largement reconnus. J’en avais déjà parlé l’an dernier, mais pour résumer en quelques mots mon avis : c’est un excellent roman de science-fiction, très froid et sûrement plus difficile d’accès que son adaptation. Attention, de nombreux passages sont extrêmement violent et le malaise est constant. C’est en tout cas un livre passionnant et important. Son succès est mérité et il a fait tant parler des droits des femmes depuis un an (et avant) que je suis très contente de l’avoir vu figurer dans le club !

 

  • Le Pouvoir (2016)
    Naomi Alderman


    Du jour au lendemain, les femmes commencent à maîtriser un pouvoir électrique. Au fil des années, le rapport de force entre les genres s’inverse et le paysage socio-culturel mondial se modifie drastiquement.

    Elle sait qu’elle ne doit pas le faire, qu’elle ne le fera jamais, mais là encore, peu importe. Tout ce qui compte, c’est qu’elle le pourrait si elle le voulait. Le pouvoir de nuire, de faire mal, est une sorte de richesse.

    L’antithèse de La Servante Écarlate ! Ici, les femmes prennent le pouvoir pour le meilleur comme le pire. Si je pensais au début lire un texte très féministe (et acerbe envers la gente masculine), il sert finalement une thèse très misanthrope et pessimiste. Pour Naomi Alderman, avoir le pouvoir c’est être fondamentalement voué à faire le mal (même si elle apporte quelques nuances).
    C’est un roman polyphonique suivant sur plusieurs années une poignée de personnages, essentiellement féminins.
    Le synopsis me faisait très envie mais c’est finalement une semi-déception. Je pense que j’en attendais un peu trop, et le style très simple associé à une histoire parfois un peu clichée m’a trop rappelé les romans ados de dystopie. Ce n’est en soi pas un mal mais ce n’est pas ce à quoi je m’attendais ! Il m’a manqué d’un peu de subtilité et de surprises pour vraiment accrocher au roman. Il y avait un renversement des rôles genrés quelques fois un peu trop littéral et que j’ai l’impression d’avoir déjà beaucoup vu.
    Je suis un peu dure, mais j’ai dans l’ensemble pris un vrai plaisir à lire ce roman, mis à part quelques passages à vide (notamment sur les derniers chapitres, pas bien passionnants et trop clichés). Une découverte qui peut être sympa, sans être révolutionnaire !

 

***

La Non-Fiction

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  • Persepolis (2000)
    Marjane Satrapi


    L’autobiographie de l’autrice, qui a grandi en Iran après la révolution iranienne et part faire ses études en Europe.
    persepolis.pngLa seule BD figurant au club de lecture pour le moment ! Comme pour La Servante Écarlate, j’avais déjà lu ce livre il y a plusieurs années. J’ai eu l’occasion de le relire dans la très belle nouvelle édition et ça a été un moment aussi plaisant que dans mes souvenirs. Marjane Stratapi est très drôle mais aussi touchante, faisant preuve de beaucoup de recul et de regard critique sur son parcours. Elle raconte des événements parfois très durs sans pathos ni minimisation, et son dessin est expressif et dynamique. Si vous lisez l’anglais, n’hésitez pas à lire cette interview très intéressante de l’autrice par Emma Watson !

 

  • Les Argonautes (2015)
    Maggie Nelson


    À mi-chemin entre l’essai, la lettre d’amour et l’autobiographie, Maggie Nelson raconte sa relation avec son mari, sa maternité, ses réflexions sur le genre.

    Je voudrais simplement que tu te sentes libre, ai-je dit par colère déguisée en compassion, par compassion déguisée en colère.
    Tu ne comprends toujours pas ? as tu crié.
    Je ne me sentirais jamais libre comme toi, je ne me sentirais jamais chez moi dans le monde, je ne me sentirais jamais chez moi dans ma peau.
    C’est comme ça et ce sera toujours comme ça.

    Honnêtement, j’ai eu au début un peu de mal à voir où l’autrice voulait nous conduire. Le fil est un peu décousu, les paragraphes partent un peu dans tous les sens, les références sont un peu trop précises et pas assez explicitées (je n’ai jamais lu ni Barthès ni Deleuze donc j’étais un peu paumée).
    Après plusieurs dizaines de pages le charme commence à prendre, à mesure que les thèmes abordés se distinguent. Maggie Nelson parle de la maternité de manière assez atypique, frontalement et avec beaucoup d’honnêteté, toute sa réflexion sur le sujet est fascinante. C’est un texte assez charnel et physique dans tous les thèmes qu’il aborde ; la maternité, certes, mais aussi le genre et l’identité queer, à travers la mise en parallèle de deux changements de corps : le sien via la grossesse, celui de son mari via la prise de testostérone et l’ablation mammaire. C’est difficile d’énoncer les qualités du texte sans paraphraser la réflexion donc je m’en tiendrai là, en vous conseillant chaleureusement de lire quelques pages à l’occasion. Si la narration très éclatée ne vous rebute pas foncez, c’est un texte très riche, poétique et apaisant !

 

  • Femmes qui courent avec les loups (1992)
    Clarissa Pinkola Estés


    Voici à présent un essai de psychanalyse, cherchant à aider les femmes à renouer avec la femme sauvage en elles grâce à l’analyse des contes de fées.

    C’est le fait de jouer et non de bien se tenir qui est le coeur, l’artère principale de la vie créatrice. Le besoin de jouer est un instinct. Sans jeu, il n’existe pas de vie créatrice. Pas de vie créatrice si l’on est sage, si l’on se tient tranquille. Tous les groupes, sociétés, institutions, organisations qui encouragent les femmes à rejeter l’excentricité, tout ce qui se montre soupçonneux à l’égard de la nouveauté, de l’inhabituel, tout cela appelle une culture de femmes mortes.

    C’est certainement le livre le plus difficile d’accès de la sélection et c’était l’un de ceux que je voulais le plus lire, appâtée par sa réputation de « livre qui change la vie ». L’analyse par les contes de fées a un côté très ludique qui m’intriguait également et je me suis lancée dedans avec toute la bonne volonté du monde.
    Puis j’ai lu l’introduction, et j’ai failli l’abandonner sur-le-champ. C’est très, très, très essentialiste, et c’est un courant du féminisme qui ne me parle pas du tout. Il y est sous-entendu que toutes les femmes sont hétérosexuelles, veulent des enfants et s’épanouissent grâce à la maternité (et donc qu’elles ont toutes un vagin et vice-versa). C’est un peu l’opposé des Argonautes, malgré des thèmes similaires ! Il y a aussi une grosse portée mystique qui ne me parle pas vraiment (j’ai trouvé ça un peu perché) mais que je trouve plus intéressante et moins galvaudée.
    J’ai pourtant persévéré un peu et j’ai bien fait : la réflexion s’approfondit et j’ai mieux compris certains points de l’introduction, que j’avais interprétés un peu trop rapidement. Je ne partage pas toutes les convictions de l’autrice, mais c’était très intéressant de se confronter à cet autre féminisme !
    Côté psychanalyse, le livre s’appuie surtout sur Jung et pas du tout sur Freud : très bon point. Certains chapitres sont très touchants et fascinants, dans l’ensemble c’est assez riche. Certes, les interprétations de certains contes de fées peuvent sembler capillotractés, mais c’est le jeu. Il y a une part de « carpe diem & co développement personnel » mais qui est bien équilibré et nuancé. Évidemment, l’intérêt de cet essai dépendra de votre vécu et de votre tolérance au mystique, c’était en tout cas une découverte passionnante !


Connaissiez-vous ce club de lecture féministe ?
Avez-vous déjà lu des livres de la liste ?

Logo de couverture appartenant à Our Shared Shelf

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18 réflexions sur “Our Shared Shelf : mes lectures

  1. Il faut absolument que je trouve l’occasion de me pencher sur cette liste ! Comme toi, je suis admirative devant son parcours que je trouve vraiment inspirant. J’avais lu La couleur pourpre en français il y a longtemps, mais j’aimerais le relire (en anglais du coup). Les deux autres romans sont aussi dans ma WL. Quant à la non fiction, à part Persepolis, je ne connaissais pas les deux livres, merci pour la découverte ! Les Argonautes me tente bien, l’autre un peu moins mais ça peut permettre d’élargir sa réflexion.

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    • Oh, comment ça rend La Couleur Pourpre en français alors ? Ils ont traduit avec un « accent » ?
      Les Argonautes est le plus universellement intéressant je pense, Femmes qui courent… est quand même vraiment particulier (j’ai des connaissances qui décrivent le livre comme changeant la vie, d’autres qui ont abandonné dès l’intro donc…)

      Aimé par 1 personne

      • Si je me souviens bien, ils ont traduit ça avec un style très oral, avec un français pas toujours hyper correct, des lettres avalées par une apostrophe, ce genre de chose. Si ma mémoire ne se mélange pas les pinceaux avec autre chose, ça remonte un peu comme je disais.

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  2. Merci beaucoup pour cette chronique ! J’avais déjà entendu parler de La couleur pourpre, mais sans vraiment savoir de quoi ça parle, j’y vois plus clair maintenant grâce à toi. 🙂 La servante écarlate, bien sûr, un classique. Quant à Le pouvoir, je dois être une des seules que ce livre n’emballe pas, je ne le lirai probablement pas…

    Quant à la non-fiction, j’avoue qu’à part Persepolis, le reste ne m’inspire pas forcément… Peut-être à tort !

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  3. Je connais ce club de lecture et je le suis de loin (sans vraiment lire les livres proposés).

    Mais j’en ai lu quelques-uns parmi ta sélection : La servante écarlate (que j’ai adoré, tout comme la série TV !), Les Argonautes (je travaille d’ailleurs dessus pour un cours en anglais 😉 ) et concernant Persepolis, je l’ai juste feuilleté mais j’ai vu l’adaptation : une pure merveille !

    Je note les autres titres de ce fait 🙂

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  4. J’avais vaguement entendu parler du book club d’Emma Watson sans vraiment me pencher dessus. Ton article aura éveillé de l’intérêt chez moi. J’ai déjà lu Le Pouvoir et La Servante Écarlate dont j’avais beaucoup aimé les deux visions développées. Je note soigneusement quelques titres 🙂

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  5. Honte à moi je ne connaissais pas du tout ce club de lecture… Alors merci de rétablir tout ça en relayant l’info et en faisant des petits résumés de chaque titres :).

    Le premier m’attire beaucoup, je suis trop nulle en anglais pour lire l’original donc j’espère que l’oralité du sud restera tout de même dans la traduction. J’aime bien ce genre d’écriture brut, avec ses fautes, ça me fait penser au livre La couleur du lait de Nell Leyshon que j’avais beaucoup aimé. Par contre Le pouvoir ça ne me dit rien du tout. J’ai toujours eu du mal avec les livres de sciences fictions qui renversent une problèmatique : pourquoi un monde doit être soit controlé par des hommes, soit controlé par des femmes ? Et souvent les femmes au pouvoir ont des caractéristiques dites « masculines » : violentes, méchantes, vulgaires (je pense au film Jacky au royaume des filles) comme si pour qu’une femme réussisse elle devait ressembler au maximum à un homme. Je sais pas si c’est le cas dans ce livre ?
    Femmes qui courent avec les loups je l’ai commencé trop jeune et vite abandonné. Tu me donnes envie de m’y replonger !

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    • Je t’en prie, je suis ravie d’avoir pu te faire faire une découverte !

      Une de mes amies a lu La Couleur Pourpre en français et ça lui a beaucoup plu, donc je pense que la traduction doit être au minimum pas trop mal 🙂
      Je ne connaissais pas du tout La couleur du lait, je note !

      Et tu soulève exactement ce qui m’a agacé dans Le Pouvoir : je ne trouve pas le renversement complet intéressant. Dans le roman, l’aspect « vengeance contre le patriarcat » est intéressant mais rapidement, ce sont les caractéristiques masculines qui sont celles de la domination et c’est un peu du vu et revu. Ce n’est pas mauvais et inintéressant non plus mais je m’attendais à être surprise et ça n’a pas été le cas !

      J’espère que Femmes qui courent avec les loups t’intéressera alors, tout n’est pas à garder dans le roman mais certains chapitres sont vraiment passionnants ! Et effectivement, je pense qu’en le lisant trop jeune ça doit être un peu lourd à lire…

      J'aime

  6. J’ai suivi de loin l’aventure de Our Shared Shelf (j’en avais même parlé sur Exploratology) et je partage tout à fait la vision que tu as d’Emma Watson: une jeune femme pas prétentieuse, qui se sert à bon escient de sa notoriété, une « passeuse » plutôt qu’une pionnière.

    J’ai découvert la Servante écarlate cet été et à peine terminé, j’ai eu envie de le relire, ce dont je me suis abstenue jusque là, la découverte a été tellement forte que je ne veux pas être déçue par une relecture trop rapide. Mes enfants m’ont offert Persépolis pour mon anniversaire l’année dernière (NB: toujours emmener ses enfants avec soi à la librairie et leur faire part de vos coup de coeur! 🙂 ), comblant ainsi une lacune honteuse. Et La couleur pourpre est dans ma PAL, je vais remonter le livre de qqs crans (mais comme je viens aussi de recevoir Le livre d’un été suite à ton précédent article, le choix du prochain livre va être dur ^^).

    Encore une fois, j’ajouterais à cette étagère partagée le Choeur des femmes, de Winckler, mais on est déjà d’accord là-dessus!

    Aimé par 1 personne

    • J’aime beaucoup ton terme de passeuse, je trouve que ça lui correspond très bien !

      Et je suis toujours hyper touchée de voir que tu lis certains romans d’après mes recommandations (et j’ai un peu la pression, aussi :p), merci ♥

      Oh, tout à fait pour le Chœur des femmes, je ne crois pas qu’il y ait encore eu de livres sur le thème de la gynécologie donc ça serait une super suggestion à faire pour le club ! Si tu as le numéro d’Emma Watson…

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