Solitude d’un autre genre – Kabi Nagata

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My Lesbian Experience with Loneliness

J’ai écrit cet article en juillet, peu après avoir lu le manga. Au départ, je ne pensais pas en parler sur le blog : même si c’est une lecture que j’ai adoré, j’ai pour principe de ne pas chroniquer les livres n’ayant pas eu droit à une version française. Je peux en parler lors de sélections, considérant que ça ne fait pas perdre grand chose, mais ce ne serait autrement pas juste pour les non-anglophones et pour ceux n’ayant pas l’occasion de lire des éditions étrangères.
J’ai fait une exception ici et j’en suis très heureuse, puisque c’est pour une très bonne raison : le manga sort en France dans trois jours chez Pika, sous le titre Solitude d’un autre genre. J’espère de tout cœur qu’il sera accompagné d’un succès mérité et que cet article vous donnera l’envie de vous y plonger !

Mais de quoi ça parle ?

Solitude d’un autre genre est le manga autobiographique de Kabi Nagata, jeune femme de 28 ans n’ayant jamais eu d’expériences sexuelles. Pour essayer de se sortir d’un cercle vicieux d’angoisses et de son incapacité à avancer dans la vie, elle décide de faire appel aux services d’une escort girl.

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Mon avis

Honnêtement, je m’attendais à lire un manga autobiographique sur le quotidien d’une jeune femme lesbienne au Japon dans la lignée du Mari de mon Frère. Eh bien non. Mais alors vraiment non. J’en profite pour introduire cette critique avec un avertissement : ce manga est dur et traite de sujets compliqués comme la dépression et l’automutilation. Elle le fait sans rien « glamouriser » (comme ça a pu être reproché à des séries comme 13 Reasons Why), ce qui le rend assez incisif : si vous voulez le lire, attention !
Je m’attendais à quelque chose de plutôt drôle mais pas du tout, ou bien de façon assez grinçante. Disons que Kabi Nagata a une manière bien à elle de raconter les événements de sa vie, même les plus difficiles, avec un certain détachement et une dose d’autodérision. Il n’y a jamais d’apitoiement sur elle-même, et c’est paradoxalement aussi cru que pudique. À plusieurs reprises, j’ai eu la sensation qu’elle adoucissait un peu la réalité ; notamment, les réactions de sa famille sont cinglantes mais elle ne s’attarde pas longtemps dessus.

À côté de ça, la portée lesbienne du titre est assez limitée : le sujet est vraiment la solitude. La sexualité de la mangaka est douloureuse, certes, mais non pas à cause de son orientation comme c’est souvent le cas dans les œuvres militantes LGBT+. Qu’elle ne l’ait pas vécu ou n’en parle pas, Kabi Nagata ne mentionne pas d’homophobie dans son autobiographie.
La sexualité est bien un sujet principal, mais pour ses peurs et ses névroses ; toutes les scènes autour de l’escort girl et de la virginité de l’héroïne sont assez gênantes. Il n’y a pas du tout d’érotisme dans les scènes crues, presque médicales de la découverte de son corps, et comme le reste du manga c’est éprouvant à lire.
C’est finalement assez encourageant de constater que l’on peut avoir des œuvres culturelles sur les névroses ou la dépression dans lesquelles l’orientation sexuelle des personnages n’est pas le sujet principal. Dans l’imaginaire collectif, c’est un sujet qui appartient surtout aux hommes hétérosexuels (enfin perso, si on me pitche sexualité + névroses je pense direct à Houellebecq, et je ne l’ai jamais lu) donc ça fait plaisir de voir qu’on se dirige de plus en plus vers une pluralité des points de vue !

Bref, c’est assez badant, malgré un dessin qui laisse envisager un manga plutôt léger et humoristique. Les personnages sont très simples et ultra-expressifs, les décors sont simples, voire inexistants : la BD a été d’abord publiée sur internet sous forme de petit sketchs et la forme caricaturale s’en ressent. C’est un trait que je n’avais jusque-là jamais trouvé dans une œuvre plus sérieuse, et ça contribue à donner cette ambiance assez indescriptible, à la fois terriblement pesante et en même temps un peu frivole. J’ai aimé ce dessin minimaliste mais j’imagine que ça pourra en rebuter certain·e·s.

Kabi Nagata porte donc un regard lucide, franc et concret sur sa situation, la présentant dans sa vérité la plus nue, sans aucun effet mélodramatique… ce qui est très efficace pour bouleverser.
C’est difficile de ne pas terminer le manga sans avoir le cœur serré, et j’espère très fort que la mangaka va mieux à présent. L’autrice a dessiné une suite à son autobiographie (que je n’ai pas lue) mais ce tome n’en fait pas officiellement parti et peut se lire indépendamment. J’espère tout de même que Pika la publiera en France !

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Un dessin de la mangaka

Solitude d’un autre genre est une bande-dessinée très dure et déroutante par le dessin et le ton plutôt légers. Le fond est cru, violent, et aborde sans prendre de pincettes les troubles alimentaires, l’anxiété, l’automutilation, la dépression…
L’homosexualité de Kabi Nagata n’est pas le sujet principal, et si vous voulez lire un manga traitant de la place des femmes lesbiennes dans la société japonaise, ce n’est pas ici que vous devriez vous diriger (allez plutôt voir du côté d’Éclat(s) d’Âme, par exemple).

Je le conseille, mais pas à tout le monde : si vous vous sentez prêt à vous prendre une sacrée tarte dans la tronche, lancez vous… et surtout, faites attention à vous. Si les épreuves de Kabi Nagata vous parlent de très près, n’hésitez surtout pas à prendre rendez-vous chez un psy ou dans un CMP si vos moyens ne suivent pas.
Et s’il faut encore le préciser, c’est à réserver à un public averti !

Solitude d’un autre genre – Kabi Nagata (2018 en France)
Édité chez Pika


Sur le même thème et que je conseille :

  • La Cloche de Détresse – Sylvia Plath : l’histoire d’une jeune femme de dix-neuf ans dont le mal-être va rapidement évoluer en dépression. Certains thèmes sont très proches de ceux de Solitude d’un autre genre, mais le roman de Sylvia Plath est plus sombre et douloureux puisqu’il se situe à une époque où les maladies psychiques étaient traitées par électrodes. La lecture est éprouvante, mais il a une place méritée parmi les classiques américains.
  • Bienvenue dans la NHK – Tatsuhiko Takimoto : la vie d’un hikkikomori (personne n’arrivant pas à sortir de chez elle), qui n’arrive pas à dépasser ses angoisses pour avancer dans la vie. Tous les personnages du récit sont paumés de chez paumés, et il y a quelques similarités avec le manga de Kabi Nagata, comme les multiples tentatives de s’en sortir (pas toujours couronnées de succès). Ça part quelquefois un peu en cacahuètes et les derniers tomes sont un peu de trop, mais c’est une lecture vraiment marquante (attention, en plus de parler de dépression et d’anxiété, le manga aborde aussi les drogues, les sectes… il n’y a pas grand chose d’épargné).
    Le manga est en rupture de stock depuis des années (mais peut-être encore disponible dans quelques médiathèques ?) mais si ça vous intéresse, il a été adapté en animé d’assez bonne facture et fidèle au matériau d’origine (et plus facile d’accès que le manga, les thèmes les plus durs y ont été censurés).
  • Bonne Nuit Pun Pun – Inio Asano : le manga le plus badant du siècle ! Si un seul tome vous semble assez court pour explorer le mal-être, plongez-vous plutôt dans cette série en treize volumes qui vous garantis d’avoir le cœur noué à chaque tome. Le mangaka signe ici son œuvre la plus douloureuse et il vaut mieux y mettre les pieds avec précautions, mais c’est une expérience de lecture vraiment incroyable.

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Le manga vous tente ?
Quelles sont les œuvres autobiographiques vous ayant le plus touché ?

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7 réflexions sur “Solitude d’un autre genre – Kabi Nagata

    • J’aime beaucoup aussi ses illustrations !
      Le dessin de son manga est peut-être moins artistique (c’était une publication web à la base, donc c’est plus simple) mais j’aime beaucoup.
      J’espère qu’il te plaira 🙂

      J'aime

  1. Je ne pensais pas, vu ce que tu en dis, qu’un tel manga serait publié un jour /pan/ (les clichééés)

    Je ne sais pas trop si je serais concernée par le thème de ce manga, je suis déjà pas bien psychologiquement, j’aimerais éviter de le lire maintenant, aha. (mon compte bancaire est là pour m’aider de toute façon)

    En tout cas, super article, et super découverte !

    Aimé par 1 personne

    • Ahah, j’avoue que j’ai été aussi très surprise qu’il sorte en France (c’est pour ça que je l’ai acheté en Angleterre d’ailleurs, l’annonce de son édition française est arrivée un mois après :3)

      Je te conseille d’écouter ton compte bancaire sur ce coup là alors… J’étais vraiment pas bien en le terminant, je suis contente de moi pour l’avoir réservé à un moment où ça allait parce que fouyouyou

      Plein de bonnes ondes sur toi en tout cas *hugs*

      Aimé par 1 personne

  2. Malgré ton super article, voilà bien un manga qui ne me tente pas, ni par le sujet, ni par les dessins! 😀
    Mais je trouve ça bien qu’il y ait de la place pour ce genre d’ouvrage dans le monde de l’édition.

    Par contre, je te rejoins sur le fait qu’on commence à trouver des livres (romans ou graphiques) dans lesquels l’homosexualité est un fait, comme celui d’être grande ou brune, et non un « problème » sur lequel repose toute la trame narrative et que ça fait vraiment du bien!

    Aimé par 1 personne

    • Ça ne m’étonne pas vraiment 😀
      (D’ailleurs, le choix de la maison d’édition de publier le manga en grand format et en sens de lecture français m’étonne, autant sur Taniguchi je trouve ça logique, autant Solitude d’un autre genre ne me semble pas être le style d’œuvre facile d’accès pour les néophytes du manga, je ne comprends pas trop qui ils espèrent cibler…)

      Et c’est clair que ça fait vraiment plaisir !
      En plus, ça s’étend dans de plus de genres, que ce soit l’autobiographie psychologique ou les comédies romantiques pour ados… vraiment une chouette évolution !

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